Siegfried aux Enfers
Peu a peu, Siegfried de Dubhe,
guerrier Divin d’Alpha, reprit conscience. Il sentait un étrange vertige le
posséder alors qu’il tentait maladroitement de se relever ; son corps lui
était comme étranger, il se sentait très leger et avait du mal a coordonner ses
mouvements.
Lentement,
difficilement, le porteur de l’armure d’Alpha souleva ses paupiéres ; la
demi-obscurité qui régnait lui permit de voir autour de lui sans que ses yeux
le fassent souffrir.
Se redressant
enfin avec peine, le fier guerrier regarda autour de lui, essayant de se
resituer dans l’espace et le temps. Ses derniers souvenirs remontaient a...
Oui, il se
souvenait... Il s’était sacrifié pour assurer la victoire a Hilda, pour
entraîner son adversaire, le terrifiant Sorrento, dans la mort avec lui. Un
regrettable echec, que ce sacrifice... Néanmoins, il n’y avait nul regret dans
le cœur de Siegfried. Ca avait été un beau geste, cela seul comptait... et
puis, la victoire était leur, puisque Hilda était redevenue elle-même et que le
royaume d’Asgard n’avait pas dépéri... Poseidon en serait pour ses frais, même
siil en faudrait probablement plus pour l’arréter, cela lui donnerait a
reflechir.
Mais la
question demeurait, où était-il ? Et combien de temps s’était écoulé
depuis son combat avec Sorrento ? Le paysage alentour était froid, sombre,
sans vie. En plissant les yeux, Siegfried pouvait distinguer une sorte d’arche,
pas très loin... La guerrier s’avança de quelques pas. Petit a petit, il s’accoutumait
a ces nouvelles sensations et réussissait a marcher normalement.
Le Guerrier
Divin fut prés de l’arche de pierre en quelques secondes ; il y avait
quelque chose de gravé dessus.
Cela
pourrait peut-être le renseigner...
« Vous qui entrez ici, laissez toute
esperance », tel était le message démoralisant que l’on pouvait lire
sur ces pierres austéres. La gaieté et la joie de vivre ne devaient pas régner
ici, songea le guerrier d’Alpha. En fait, ces mots lui rappelaient quelque
chose... mais cela n’était guére récent. Siegfried dut se concentrer pour faire
remonter à la surface de sa mémoire les bribes de ce qu’il avait entendu si
longtemps auparavant.
« Les
Enfers ! », oui, c’était là qu’il y avait inscrit ces mots, au seuil
même des Enfers. Voilà qui répondait à au moins l’une des questions que se
posait le fantastique guerrier. Ainsi, il se trouvait à l’entrée même de ce que
bien des humains redoutaient, au seuil du royaume d’Hadès, le royaume de
l’Invisible comme certains le nommaient. Cela signifiait qu’il était donc
mort... Pourtant, sa volonté ne l’avait pas deserté. Etrange, mais
interessant...
Sans le
moindre doute, ses compagnons d’arme avaient passé cette porte avant lui,
peut-être les retrouverait-il plus loin... Du moins n’y avait-il plus rien
d’intéressant à voir là, il n’y avait donc d’autre solution que d’avancer. En
outre, Siegfried ne tenait pas à rester plus longtemps que necessaire dans ce
lieu déprimant. Rassemblant son courage, le guerrier s’avança, et franchit d’un
pas ferme la dernière limite qui séparait deux mondes opposés, monde de mort et
d’obscurité, monde de vie et de lumière.
Un fleuve,
c’est ce qui frappa en premier le guerrier Divin lorsqu’il fut passé. Un fleuve
coulait en puissants flots tumultueux, coupant sa route de part en part, si
large que l’on ne pouvait apercevoir l’autre rive. Sans le moindre doute, il
était censé le traverser. La question du moins demeurait, comment faire ? Nul
doute que nager ne résoudrait pas le problème...
Car
Siegfried se souvenait de ce qu’il avait appris sur les Enfers, et ce fleuve
n’était de tout évidence autre que l’Achéron, la derniére épreuve à franchir
pour les âmes décédées qui se rendent dans l’Hadés pour y recevoir leur
châtiment.
En parlant
d’âmes...
Le puissant
guerrier d’Alpha ne tarda pas à apercevoir non loin de lui des hommes, femmes
et enfants, nus, qui se lamentaient. Ils ne semblaient posséder ni cosmos ni
conscience, de simples humains piégés, sans pouvoir aller plus avant alors
qu’ils aspiraient au repos éternel.
Leurs pleurs
étouffés résonnaient en ce lieu vide et plat. Certains essayaient parfois de
traverser à la nage, mais ils reculaient aussitôt, effrayés de leur propre
témérité, n’osant se lancer dans ce courant rapide qui les entrainerait sans le
moindre doute vers une agonie éternelle et atroce par la noyade. Inutile
d’essayer de leur parler, apparement. Les malheureux avaient perdu l’usage de
la parole autant que leur volonté propre.
Voici donc
Siegfried, le valeureux guerrier d’Alpha, coincé devant une barrière, ô combien
stupide mais néanmoins infranchissable. Quelle ironie pour un guerrier de son
acabit, se retrouver bloqué de cette manière... D’autant plus que ce n’était
guère glorieux.
Toutefois il
était dit que le destin de Siegfried ne serait pas celui des âmes en peine
qu’il venait de voir, car une barque se dessinait au loin sur les flots de
l’Achéron, une barque qui venait apparement droit sur lui.
Vu la
situation, cela devait être une bonne nouvelle ; la position de Siegfried,
pour inconfortable qu’elle soit, ne pouvait guére que s’améliorer. Ce qui, en
soit, était une consolation, piètre consolation mais consolation quand même.
La barque se
détachait des brumes du lointain, se rapprochait de plus en plus. Bientôt on
put distinguer un homme qui, d’un sombre surplis vêtu, faisait avancer sa
barque avec une rame, et d’une main sûre la guidait dans ces étendues d’un
élément liquide aussi fascinant que traître. Sa protection qui brillait ainsi
d’un éclat sombre, c’était la preuve qu’il était un spectre, la preuve qu’il
était un guerrier au service du Dieu des Morts. Un Spectre, comme ils étaient
communément nommés, car leur existence n’était pas un secret, loin s’en
faut. Du moins parmi les rares mortels
qui maîtrisaient le Cosmos.
Siegfried
attendit donc patiemment l’arrivée du sombre serviteur d’Hadès, qui depuis des
temps immémoriaux effectuait la traversée dans un sens et dans l’autre. Ce
devait étre monotone, à force...
Peu à peu,
la barque s’approcha, et enfin accosta. Mine de rien, il lui avait fallu un bon
moment pour arriver jusqu’au guerrier Divin. Toutefois, au stade où il en
était, Siegfried n’en était pas à une heure près. En fait, pour lui c’est bien
là que se situait le probléme ; il avait l’éternité devant lui...
Le visage du
fameux passeur était dissimulé par son casque ; tout au plus pouvait-on
entr’apercevoir le bas de son visage, et distinguer le large sourire qui
étirait ses lévres.
Il semblait
heureux d’étre ici, mais au fond cela valait mieux pour lui, sinon la vie
serait intenable a force. Néanmoins, c’était bien la première fois que
Siegfried voyait un tel sadisme être visible sur un simple sourire. C’était une
seconde nature pour ce passeur, voir souffrir et mourir les gens, il devait
avoir l’habitude depuis le temps.
Le statu quo
se brisa enfin, le Spectre éclata de rire en regardant Siegfried, et finit par
ses présenter. Ses paroles résonnaient avec force, les morts eux-mêmes
prenaient peur en entendant cette voix grondante qui rythmait de ses allers et
retours leurs tourments.
-Je suis le
passeur de l’Enfer, déclama-t-il. Charon de l’étoile interstellaire Acheron.
Ainsi
c’était donc lui, le légendaire passeur, le fameux Charon de la mythologie. Autant
que pouvait le voir Siegfried, il n’était guère fidèle à son image mythologie,
qui le décrivait sous les traits d’un vieillard vêtu de haillons. Lui portait
fièrement son armure rutilante, et regardait de haut les pitoyables âmes qui le
fixaient avec haine et désespoir.
Toutefois,
Siegfried n’était pas homme à se laisser impressionner. Il était le chef des
Guerriers Divins, ce n’était pas un Spectre de basse extraction qui allait
l’effrayer, même mort. Aussi répondit-il avec autant d’arrogance que de
superbe, et à son tour se présenta.
-Je suis Siegfried
de Dubhe, Guerrier Divin d’Alpha au service d’Odin !
Cela ne
sembla pas plus impressionner le passeur de l‘Achéron que cela, il en avait vu
passer des guerriers, des Saints et autres qui tous s’enorgueillissaient d’un
nom impressionnant, mais qui en définitive finissaient de la même façon, avec
les autres suppliciés. Rune, le juge des Enfers, n’était pas plus clément pour
eux que pour les autres, au contraire. La plupart du temps ils finissaient dans
le Cocyte, cette prison glacée qui était aussi la pire de toutes, anonymes
parmi d’autres infortunés. Ainsi, Charon, qui avait reçu la vie eternelle
d’Hadés, n’avait-t-il cure de ces fanfaronnades.
-Siegfried
ou qui que tu sois, cela n’a aucune importance. As-tu de quoi payer, voilà
l’essentiel !
-Payer ?
répéta l’intéressé, qui craignait d’avoir mal compris. Voilà maintenant que
Charon réclamait de l’argent en échange de ses services ! Etait-ce un si
grand privilège de se rendre aux Enfers après sa mort ?
-Payer, oui,
répondit le Spectre, que le contretemps agaçait. Avec de la tune, du blé, du
fric quoi ! Ignorais-tu que l’argent avais cours en Enfer ? Tous les
morts qui veulent traverser doivent me payer d’une pièce d’argent, c’est la
règle. Sinon tu resteras comme ces pauvres hères, a te lamenter sur ton sort
pour l’éternité.
Voilà un
nouveau probléme auquel le guerrier Divin devait faire face ; bien
entendu, il n’avait pas la moindre piécette de bronze sur lui. A quoi lui
aurait servi de l’argent durant les combats titanesques qu’il avait dû
mener ? Et force lui était faite d’admettre qu’il n’avait pas prévu
l’éventualité de sa mort. Comme quoi, on n’est jamais assez prudent.
Mais le
Spectre s’agaçait du retard, il n’avait pas coutume d’attendre le bon vouloir
des morts. Et plus il s’agaçait visiblement plus Siegfried commençait à se
mettre en colère. Lui non plus n’avait pas pour habitude de subir le courroux
de ceux qu’il considérait comme ses subalterne, et dont Charon faisait partie. Deux
volontés étaient donc prêtes à s’affronter, la colère grondant dans le cœur des
deux protagonistes.
-Je n’ai pas
d’argent, déclara alors le guerrier d’Alpha, absolument rien, mais tu ferais
mieux de me laisser traverser, si tu ne veux pas subir mon attaque la plus
puissante.
A ces mots,
qui auraient pourtant dû l’inquiéter, le Spectre s’esclaffa, semblant trouver à
la situation un certain comique que Siegfried de son côté n’avait pas l’air de
trouver si drôle que cela.
Le Passeur
en riait même tant qu’il manqua de basculer par dessus bord, ce qui aurait été
une solution radicale au probléme de Siegfried, mais sa rame, lancée en avant,
lui permit de se rattraper à temps. Il se laissa glisser au fond de sa barque,
toujours secoué d’un rire plutôt vexant pour le guerrier, qui n’escomptait pas
provoquer une telle réaction.
-Tu... Tu
veux... m’attaquer, hoqueta le Spectre, malade de rire, toi... Un simple
ectoplasme sans vie, tu crois avoir la moindre chance contre moi...
Des larmes
de rire jaillissaient des yeux du passeur, qui décidément ne s’en remettait
pas.
-Mais enfin,
continua le Spectre dès qu’il fut en état de parler de manière compréhensible,
tu n’as aucune chance ! Je suis vivant et protégé par mon surplis... Toi,
c’est à peine si tu as une présence physique ! Et ce n’est pas la
minuscule étincelle de cosmos qui brûle en toi qui aura raison de moi ! Inutile
d’essayer, renonce à cette idée, Siegfried, car elle ne te mènera à rien.
Le guerrier
s’interrogea, si le Spectre disait vrai, à quoi bon s’escrimer et miner les
maigres forces qui lui restaient ? D’un autre coté, rien ne l’encourageait
à croire Charon sur parole. Néanmoins, la différence flagrante de leurs cosmos
était suffisante pour laisser voir à cet être réfléchi qu’était Siegfried
qu’effectivement, il n’avait aucune chance. Tout au plus pourrait-il chatouiller
le Spectre... Non, vraiment les choses se dégradaient de plus en plus, alors
qu’un instant plus tôt elles semblaient ne pas pouvoir tomber plus bas.
-Bon, tu
n’as pas d’argent, donc je m’en vais, annonça brutalement le Spectre, que la
situation lassait. Il en avait assez de ce guerrier qui lui faisait perdre son
temps.
-Pas si
vite !
Siegfried
avait pris sa décision, à vrai dire il n’avait guère d’alternative. Et il était
certain qu’un guerrier tel que lui ne resterait pas sur la rive à regarder
s’éloigner le passeur sur son bateau...
-Aussi sûr
de toi que tu puisses l’être, je vais t’affronter, et nous verrons si mes
chances sont aussi minimes que tu sembles le penser.
La première
réaction du Spectre fut de s’esclaffer, mais il se ravisa. Tout au plus se
contenta-t-il d’un rictus amusé.
-Tu es
sérieux ? Crois-tu réellement pouvoir me faire le moindre mal ? Elle
est bien bonne ! Eh bien, moi, Charon, je jure sur l’Achéron que si tu
parviens à me toucher, je te laisserai traverser sans payer. Ne t’inquiète pas,
tu n’es pas prêt de voir l’autre rive.
-Tu pourrais
être surpris, rétorqua audacieusement Siegfried, qui sous son apparence
tranquille cherchait désespérément une tactique susceptible de lui permettre
d’atteindre son but. Mais après tout, n’était-il pas le guerrier Divin
d’Alpha ? La puissance qui était sienne, même diminuée, suffirait bien à
faire taire ce Spectre par trop arrogant.
Ainsi, deux
cosmos s’élevaient, deux volontés s’affrontaient une nouvelle fois. Chacun
déterminé à vaincre, l’un parce que sa mort en dépendait, l’autre parce que son
honneur ne souffrirait pas une défaite. Ainsi l’affrontement commença par une
épreuve d’intimidation, qu’aucun ne remporta. Ces fantastiques guerriers ne
connaissaient pas la peur, rien ne les arrêterait.
Au bout d’un
instant qui leur sembla un siècle, deux voix s’élevèrent, deux noms d’attaques
résonnèrent.
-Dragon Bravest
Blizzard !
-Eddying Current
Crusher !
Deux
attaques qui se précipitaient l’une vers l’autre, un choc. Mais la puissance
dérisoire de l’attaque du Guerrier Divin ne pouvait tenir le coup, elle fut
balayée avec une aisance vexante pour ce fier guerrier qu’était Siegfried. Néanmoins,
son statut d’âme lui donnait une présence matérielle quasi inexistante, et
l’attaque du Spectre avait moins de prise sur lui, lui faisant finalement
beaucoup moins mal que s’il avait été humain.
Un avantage
inespéré.
Elle fit
quand même des dégâts, et Siegfried se retrouva en mauvaise posture, crachant
du sang. Il secoua la tête pour s’éclaircir les idées et crispa ses muscles. Accomplissant
un véritable exploit étant donné son état, il se releva, chacun de ses muscles
le faisant souffrir, tous ses os semblant prêts a tomber en miettes a tout
instant. C’était maintenant sa derniére chance, il le savait. Il n’aurait pas
la force de lancer une troisième attaque... Son offensive n’avait d’ailleurs
même pas atteint Charon, elle avait été anéantie avant. S’il ne parvenait même
pas à toucher son adversaire, comment le blesser ?
Siegfried,
soudain, sourit. Il avait une idée...
-Bon, ça
suffit, déclara le passeur, tu m’ennuies. Reçois pour la dernière fois mon
attaque, Rolling Oar !
Mais
Siegfried n’attendit pas de recevoir son attaque ; au dernier moment, il
bondit et évita l’attaque ; le guerrier atterrit derrière le Spectre
éberlué, concentra d’un seul coup ce qui lui restait de cosmos, et avec rage
hurla :
-DRAGON
BRAVEST BLIZZARD ! ! !
Charon fut
pris au dépourvu, il n’avait pas pensé que le Guerrier divin, réduit a l’état
d’âme, pourrait esquiver aussi rapidement et lui envoyer une attaque aussi
puissante. Car Siegfried avait mis toute son énergie dans sa Deuxiéme et
dernière offensive.
Elle toucha
le passeur a la tête, lui arrachant son casque, sans du reste lui faire grand
mal, mais un filet de sang coula néanmoins sur son front.
Le Guerrier
d’Alpha avait réussi...
Toutefois,
le prix à payer avait été important, car il était tombé à genoux, le souffle
court, et n’aurait plus été capable de tuer une mouche (si toutefois il y avait
eu des mouches en Enfer).
Le Spectre
d’Achéron resta un instant, ébahi, à se demander comment, par tous les dieux de l’Olympe, comment ce fichu guerrier
Divin avait réussi à l’atteindre et à faire couler son sang... La conclusion
s’imposait d’elle même, mais le Spectre n’était pas prêt à l’admettre. C’était
trop inconcevable, personne (ou presque) n’avait jamais réussi à...
Mais de
toute façon, se poser des questions ennuyait Charon. Siegfried avait réussi,
soit, se disait-il, bon perdant. Il n’était pas du genre à rester sur un échec,
et se redressa en éclatant de rire.
-Très bien,
guerrier Divin, tu as réussi ! dit-il en riant malgré le sang qui maculait
son front.
Il se baissa
et ramassa son casque, avant se sauter d’un pas allègre dans sa barque. Siegfried
le suivit rapidement, ce court intermède lui ayant permis de récupérer un peu
ses forces. Le passeur enfonça sa rame dans l’eau sombre de l’Achéron, et le
Guerrier Divin commença sa traversée, qui promettait d’être longue.
Un lourd
silence régna pendant un bon moment entre les deux hommes ; Charon était
perdu dans ses pensées et extrapolations, et Siegfried de son coté
réfléchissait a ce qui l’attendait de l’autre côté du fleuve. Il savait que si
il avait encore à mener un combat, il en serait incapable, mais de toute façon
il n’en aurait sans doute pas besoin. On le jetterait probablement quelque part
en Enfer ou il aurait à souffrir pour l’éternité, nul autre choix ne
s’offrirait a lui. Que faire sinon l’accepter ?
Pourtant,
tout au fond de lui il ne se sentait pas prêt a renoncer si facilement.
Soudain, son
attention fut attirée par une sorte d’objet sombre qui effleura la surface
avant de couler. Il fronça les sourcils et se pencha pour mieux voir.
-C’est
quoi ? demanda-t-il curieux au-delà de la mort.
Charon jeta
un coup d’œil et éclata de rire.
-Oh, ça...
ce sont ceux qui ont essayé de traverser a la nage... Comme tu vois leur sort
n’est guère enviable ! Le fleuve Achéron est un fleuve particulier,
conditionné pour avaler tout ce qui y tombe. Si tu essayais de nager tu serais
aspiré au fond sans pouvoir rien faire. Horrible, n’est-ce pas ? !
Siegfried
secoua la tête mais ne dit rien. Ils ne méritaient pas une noyade eternelle,
quoi qu’ils aient fait (ou pas fait, d’ailleurs) durant leur vie, mais il fallait
vraiment être stupide pour essayer de traverser un fleuve comme l’Achéron à la
nage. Si c’était si facile, quel besoin y aurait-il d’avoir un
passeur ? !
Lequel
passeur commença d’ailleurs à chanter joyeusement, ce qui tapa rapidement sur
les nerfs du guerrier Divin.
-Je suis le passeur de l’enfer... Aaah !
Ce soir je vais sortir mon bateau, avec des morts à bord, je sors mon bateau... Ah lalala !
-Hum...
euh... c’est si joyeux que ça, le métier de passeur ? demanda Siegfried,
qui ne s’intéressait pas tant que ça a
la réponse, mais au moins quand il discutait Charon arrêtait de chanter.
-Ah, il n’y
a pas plus joyeux ici-bas, affirma-t-il avec un grand sourire. Grâce a moi, les
âmes défuntes vont en enfer recevoir leur chatiment, si je n’était pas la le
système s’écroulerait !
Et quand les Spectres veulent remonter à la
surface, sauf coup de main spécial de sa Majesté Hadès, ils sont obligés de
passer par moi ! Et puis, je navigue, je navigue... C’est amusant !
-Hum, je...
je vois.
-En parlant
de naviguer, nous touchons au but, ajouta le passeur. Voici la rive de la
Première Prison... Ici commence le monde des Ténèbres, il y a huit prisons,
trois vallées et dix douves. Ensuite il y a quatre Sphères et tout ça forme le
monde des Ténèbres, sans fin et très sombre...
Portée par
les flots, la barque parcourut encore quelques métres, et finit par accoster.
-Te voilà à
bon port... Maintenant je ne te dois plus rien.
-Adieu,
rétorqua Siegfried sans se retourner, et, sautant de la barque il mit pied a
terre, se dirigeant vers l’escalier qui commençait non loin de là.
Il
n’entendit même pas la barque quitter le rivage, et, décidé a en finir, se mit
a courir. Il courut un bon moment, d’ailleurs ; la notion du temps était
un concept difficile à maîtriser en Enfers, mais cela aurait bien pu être des
heures.
Enfin, il
entr’aperçut le bout, visible dans le lointain ; un sorte de grand Temple.
Tant mieux, d’ailleurs, car, tout guerrier Divin qu’il soit, il commençait à
fatiguer. Ses blessures le faisaient encore souffrir, et son énergie ne
revenait que lentement.
Siegfried
ralentit le pas en arrivant sur le fronton du Temple, et considéra ce dernier
avec attention ; De hautes colonnes magnifiquement sculptées en
maintenaient le haut, et sur la façade une inscription était gravée dans la
pierre ; le Guerrier d’Alpha la déchiffra sans peine.
-La demeure
du jugement, lut-il, et sa voix résonna dans le silence qui régnait aux
alentours. Ce fut d’ailleurs à ce moment la que Siegfried le remarqua ; un
silence omniprésent, pesant. Chaque
mot, chaque bruit de pas résonnait aux alentours. Un silence sépulcral...
-C’est donc
ici que je serai jugé... murmura le Guerrier Divin pour lui-même.
-Chhhhhht !
Tais-toi !
Un homme,
vêtu d’un petit surplis et tenant une faux a la main, se tenait sur les
escaliers et foudroyait l’impudent Siegfried du regard.
-Et tu
es... ? s’enquit le Guerrier Divin.
-Mais je
t’ai dit de te taire ! s’emporta le gnome. Ici, c’est la demeure du
Jugement, et sa Majesté Rune a le bruit en horreur ! La dernière fois, un
mort a été découpé en rondelles a cause d’un éternuement...
Siegfried se
redressa et croisa les bras, toisant le Spectre d’un regard dubitatif.
-Quand tu
marches, fais attention de ne pas émettre un son ! Et respire doucement
pour ne pas déranger sa Majesté Rune.
-C’est bon,
tu as fini ? Grogna Siegfried. Je
n’ai pas que ça à faire, moi.
Le gnome
sembla se figer de rage, un filet de sueur coula sur sa tempe.
-... Tu...
Tu... COMMENT OSES-TU ? !
Il se tut,
puis son visage prit un air horrifié des plus comiques, et il plaqua sa main
sur sa bouche. Le guerrier d’Alpha ne cacha pas un sourire ironique.
-Bon, ça va,
suis-moi, chuchota-t-il tellement bas que Siegfried dut tendre l’oreille pour
entendre ce qu’il disait.
Tandis
qu’ils s’avançaient vers le temple du jugement, le Spectre expliquait certaines
choses au guerrier Divin, tout en faisant attention de murmurer.
-Quand tu
seras face a sa Majesté Rune, tu devras avouer tous les péchés que tu as commis
dans ta vie, sans exception. De toutes façon, tout est inscrit dans le
registre.
-Alors
pourquoi me demander de les avouer ? demanda Siegfried avec une moue
ennuyée.
Ce gnome
commençait a l’agacer.
-Mais...
Mais... Parce que c’est comme ça d’abord ! On mesure ta sincérité, et...
et puis tais-toi ! Je suis un Spectre, serviteur d’Hadès ! Tu devrais
avoir peur de moi ! Mais non, il faut que tu poses des question !
-Oh,
tais-toi, marmonna Siegfried.
Il n’était
pas d’humeur à parlementer avec ce laquais au service de ce « Rune ».
Ce dernier n’insista d’ailleurs pas et le conduisit en face d’un escalier, au
sommet duquel on pouvait voir un grand bureau.
-Majesté
Rune, dit-il en s’inclinant, voici le dernier mort en date qui attend d’être
jugé par votre Majesté.
Siegfried
aperçut alors un Spectre de haute taille qui se tenait derriére le bureau. Vêtu
d’une longue robe de magistrat, il darda un regard sévère sur le gnome, et le
surplombant de toute sa hauteur (ajoutée a celle de l’escalier ça faisait pas
mal) il l’écrasait de sa présence. Sa longue chevelure d’or retombait dans son
dos, et d’une main, il serrait un grand
fouet de métal, à l’allure aussi redoutable que son possesseur. De l’autre, il
tenait un grand livre relié. Siegfried tenta machinalement de déchiffrer ce qui
était inscrit sur la couverture, mais il était trop loin, et de toute façon
c’était superflu, il devinait que ce livre contenait le nom et les péchés de
chaque mort présent aux Enfers. Et il savait que son propre nom devait y
figurer...
Tout dans l’allure de ce sévère
Spectre incarnait la domination. Son aura impérieuse et charismatique
emplissait la salle du tribunal ; quand on le croisait, nul ne pouvait
ignorer le Spectre Balrog. Il imposait le respect, tant pas sa puissance
presque tangible que par son regard de braise. Chacun de ses gestes laissait
voir la puissance qui sommeillait en lui...
Il se tenait droit et fier, dans la position d’un homme confiant en sa
propre force et en ses idéaux. Mais surtout, on devinait en lui une grande
droiture, une immense foi en la justice. Oui, vraiment un homme impressionnant
que ce Rune de Balrog...
-Parles
moins fort ! lâcha Rune dans un murmure qui était pourtant parfaitement
audible, même a la distance ou se tenait Siegfried. Allons, cela suffit,
retires-toi, Markino.
-Mais je...
Bien, votre Majesté, murmura le gnome si bas que même le Guerrier Divin, qui
pourtant se trouvait juste à coté, eut du mal à l’entendre.
Sans plus
prêter attention à Markino, Rune dévisagea Siegfried avec attention, et prit la
parole.
-Je suis
Rune de Balrog de l’Etoile Céleste du Talent, et je remplace pour le moment sa
Majesté Minos au tribunal. Enonce ton nom à claire et haute voix, et confesse
tes crimes.
Siegfried
leva la tête fièrement, au moment du jugement, il n’avait pas peur. Il était
prêt a faire face a son chatiment, avec courage et dignité, comme il seyait a
un Guerrier Divin.
Aussi ce
puissant guerrier se redressa-t-il et regarda Rune avec une assurance
tranquille, avant de déclarer d’une voix claire et calme :
-Je suis Siegfried
de Dubhe, guerrier Divin d’Alpha.
Rune posa le
pesant registre sur la table et l’ouvrit, feuilletant rapidement les pages.
-Les crimes
que j’ai commis...
La,
Siegfried s’arréta et réfléchit. Il ne pouvait prétendre n’avoir commis aucun
crime, loin s’en fallait...
-J’ai été
aveugle. Lorsque la princesse Hilda de Polaris a été envoûtée par l’anneau des
Niebelungen, j’aurais dû m’en apercevoir. Je la connaissais bien, je savais que
son comportement était devenu bizarre. Je n’ai pas su voir au-delà des apparences,
par ma faute de nombreuses personnes sont mortes, qui ne le méritaient pas.
-Qui es-tu
pour juger qui mérite la mort et qui ne la mérite pas ? tonna Rune. Un
être humain n’est pas Dieu, il n’a pas le droit de juger ses semblables.
-Je ne le
nie pas, et je n’ai jamais prétendu que mes paroles faisaient loi, rétorqua
sans trembler le fier Siegfried.
-Bon, bon,
continue, ordonna le Spectre avec un vague geste de la main.
Siegfried secoua la tète.
-C’est le
seul crime pour lequel je puisse être jugé.
-Ah
oui ? demanda Rune avec un sourire machiavélique. Crois-tu ? Inutile
d’essayer me cacher quoi que ce soit. Il me suffit de regarder dans mon
registre...
-Et
qu’est-ce que tu y trouves ? répliqua Siegfried.
Le Spectre
du Balrog jeta un coup d’œil a son registre, et blêmit. Non, c’était
incroyable... Impossible... Nul étre ne pouvait étre aussi pur...
Vivant dans
un royaume de glace recouvert des neiges éternelles, Siegfried n’avait jamais
eu l’occasion de marcher sur des fleurs ou de tuer des insectes. Il avait vécu
tellement isolé et était d’un caractére si gentil, bien que fier, qu’il n’avait
jamais causé de peine à Flamme ou à Hilda, n’avait jamais fais de mal à son ami
Hagen.
Malgré tout,
il avait quand même fait quelque chose d’impardonnable, comme Rune ne tarda pas
a s’en apercevoir. Tout à la fin de sa vie...
-Tu t’es
suicidé ! gronda le Spectre. C’est impardonnable ! Le suicide est la
solution des lâches !
Siegfried
pâlit de rage, et ses yeux pâles brasillérent. Il s’était sacrifié pour le royaume
d’Asgard, pour Hilda... Ce Spectre ne foulerait pas aux pieds son dernier don
au royaume qui l’avait vu naître...
-Je l’ai
fait pour vaincre mon ennemi ! Sans cela, Poseidon aurait détruit mon pays
et submergé la terre sous les flots !
-Alors, non
seulement tu t’es suicidé mais en plus tu l’as fait dans le but de faire du mal
a autrui ! rétorqua Rune. Un seul enfer peut te convenir, Siegfried !
Mais Rune
n’eut pas l’occasion de terminer sa sentence ; un Spectre arriva en
trombe, essoufflé. Il portait un surplis ressemblant beaucoup à celui de
Markino, et tendit quelque chose a Rune en lui murmurant quelques mots que
Siegfried n’entendit pas.
L’étoile
Céleste du Talent regarda le messager avec impatience.
-Je suis
occupé, Iasos.
-Je sais
bien, répondit ce dernier avec un geste d’excuse, mais sa Majesté Pandore a
ordonné qu’on vous remette ce message sans retard.
-Bon, donne,
marmonna Rune.
On ne
discutait pas un ordre de Pandore... Réputée aussi terrible que belle, cette
jeune femme à la sombre beauté avait toute la confiance de sa Majesté Hadès, et
tout pouvoir même sur les trois Titans.
Le Spectre
prit le parchemin et le lut rapidement. Au fur et à mesure qu’il déchiffrait ce
qui était inscrit, il blêmissait de plus en plus. Incrédule, il relut le
message une Deuxiéme, puis une troisième fois. Mais ce n’était pas une
hallucination...
Sa Majesté
Pandore lui donnait ordre de... Mais, pourquoi ? ! C’était
inconcevable, stupéfiant, du jamais vu ! ! Qu’avait-il donc de si
spécial, ce Guerrier Divin ? Rune avait déjà vu les six autres et les
avait expédiés en vitesse. Il avait eu un peu de mal pour certains, comme
Hagen, qui avait eu une vie exemplaire, pour d’autre ça avait été facile, comme
Mime ou Albérich... Mais aucun n’avait échappé à son chatiment. Alors,
pourquoi...
-Bon,
fit-il. Très bien. Retire-toi.
Iasos
s’inclina et disparut. Rune, quand a lui, resta à considérer Siegfried. Ses
sentiments étaient mitigés ; mais un ordre était un ordre. Sans doute sa
Majesté Pandore savait-elle ce qu’elle faisait...
Mais quand
même... Aller jusqu'à... Néanmoins, il fallait admettre que Siegfried était
spécial. Si les rumeurs étaient vraies, il avait réussi à blesser Charon, ce
qui était un exploit fantastique dans ces conditions ; sans armure, réduit
au statut d’âme... Pour réussir cela, il devait avoir effleuré le Huitième
Sens. Il n’y avait pas d’autre explication.
Bon, inutile
de tergiverser, autant en finir tout de suite.
Siegfried
attendait patiemment que Rune ait terminé ; le puissant guerrier d’Alpha
était trop avisé pour agir avec impulsivité, et après tout la patience
n’était-elle pas une vertu ?
Toutefois,
le Spectre semblait plongé dans ses pensées, et, vertu ou pas le guerrier Divin
commençait à s’impatienter. Rune pourrait quand même terminer son procès avant
de passer a autre chose... Non qu’il soit pressé de subir des tortures
inimaginables, mais on n’obtient rien en stagnant.
Mais le
Balrog semblait se réveiller, il regarda Siegfried quelques secondes avant de
se retourner.
-Suis-moi.
Interloqué,
Siegfried commença à gravir les marches. Deux minutes plus tôt, le procureur
semblait prêt à l’envoyer dans il ne savait quel enfer, et maintenant il lui
demandait de le suivre sur le même ton qu’il aurait pris pour parler de la
pluie et du beau temps ?
Le guerrier
Divin pressentait que quelque chose s’était passé, quelque chose qui avait
changé le cours de son destin. Mais il ignorait quoi. Où pouvait bien le
conduire Rune ?
Le Guerrier
d’Alpha s’arrêta net devant Rune et lui fit face, droit et fier malgré sa
position d’infériorité.
-Je n’irai
pas plus loin tant que tu ne m’auras pas dit ou nous allons, déclara-t-il sans
ambages, faisant face au redoutable spectre sans manifester la moindre crainte.
Qu’il était beau à ce moment la, sa chevelure agitée par le vent de la vallée
noire, ses yeux d’un bleu de glace brillant face à Rune, son noble visage
imperturbable. Le Balrog le foudroya du regard, outré par si peu de respect à
son égard, lui, le procureur de sa Majesté Minos !
-Silence !
Comment oses-tu ? !
-J’ose parce
que je refuse que l’on me conduise sans que je sache au moins quelle est la
destination. Je ne bougerai pas tant que je n’aurais pas la réponse !
Rune crispa
la main sur son fouet, avec une violente envie de découper l’impudent guerrier
avec son fouet. Mais quelque chose dans le regard de Siegfried l’arrêta. Et
puis, s’il faisait ça sa Majesté Pandore le tuerai...
Bon, si il
lui répondait au moins il aurait la paix et qui plus est ça irait plus vite. De
toute façon, il le saurai à un moment ou à un autre, se battre pour une
broutille pareille n’avait vraiment aucun sens...
-Je t’emmène
apurés de sa Majesté Pandore, qui a exprimé le désir de te voir.
Un éclair de
surprise brilla dans les yeux pales du guerrier, mais il ne dit rien. Rune lui
tourna le dos et s’avança sur le pont qui
séparait la Première et la Troisième prison.
En tendant
l’oreille, Siegfried pouvait entendre des lamentation, portées par le vent. Des
chants d’amour, d’une beauté à couper le souffle, qui résonnaient inlassablement
entre deux rafales de vent. Quel endroit étrange, songea le guerrier d’Alpha. En
dessous du pont, un sombre précipice était visible, et les malheureux qui
tombaient dedans devaient sans doute chuter sans fin dans le néant...
-Quels sont
ces chants ? se décida enfin à demander Siegfried a son guide.
-Ça ?
fit Rune. Ce sont les lamentations des pécheurs de l’amour, qui sont
éternellement ballottés par des vents terribles. Dans cette vallée noire sont regroupés ceux qui ont manqué de
fidélité, se sont enrichi grâce à l’amour, ceux qui sont morts par amour, ceux
qui n’ont jamais été capable d’aimer quiconque autre qu’eux. C’est leur juste
punition pour les exactions qu’ils ont commises sur terre.
La voix de
Rune n’exprimait ni tristesse, ni joie ; seulement la nécessité. Pour lui,
comprit Siegfried, la justice primait avant tout. Sans doute était-ce cela qui
lui avait valu son poste de procureur de Minos ; chaque mauvaise action
commise durant la vie d’un homme devait étre payée, au prix fort, selon lui. Et
il veillait à attribuer à chacun la punition qu’il méritait...
Avait-il
jamais douté ? S’était-il jamais demandé si, en tant qu’étre humain, il
avait le droit de décider du destin de ses semblables ?
Le chant
triste et beau des pécheurs retentissait dans la vallée noire.
Ils ne
mirent pas longtemps à traverser le pont qui traversait la vallée des larmes. Mais
le chemin menant à la Deuxième prison s’annonçait lugubre, aussi sombre que la
vallée noire, mais silencieux. D’ailleurs, pour couronner le tout, une pluie
froide avait commencé à tomber dès leur sortie de la Première Prison.
Tout en
marchant, Siegfried regardait autour de lui, toujours curieux, avide de savoir.
Et puis, la traversée des enfers serait longue, autant en profiter pour
s’instruire...
-Et ici, qui
est supplicié ?
Rune jeta un
regard en coin au guerrier Divin, Siegfried aurait presque juré qu’il y avait
de l’approbation dans son regard.
-Les gens
dévorés par l’envie, la jalousie, finissent ici après leur mort. C’est l’une
des prisons les plus remplies... Les humains ne savent jamais se contenter de
ce qu’ils ont. C’est un de leurs principaux défauts. La plupart finissent
dévorés par Cerbère, sinon nous manquerions de place.
Au moment ou
Rune disait ces mots, Siegfried aperçut au loin la Deuxiéme Prison ; le
temple avait une façade décorée à la mode égyptienne, des statues représentant
des pharaons encadraient l’entrée et des hiéroglyphes étaient gravés sur les
parois. C’était beau et majestueux, songea Siegfried. Les Enfers étaient à eux
seuls tout une œuvre d’art, à une échelle immense. Peut-étre de grands
sculpteurs morts, tel Phidias qui avait réalisé la frise du Parthénon, avaient
contribués à la décoration des Prisons. Quoi qu’il en soit, le guerrier Divin
ne se lassait pas d’admirer l’architecture particulière de la Deuxiéme Prison.
Ils ne
tardèrent pas a dépasser la merveilleuse façade et à pénétrer dans la
Prison ; et, étrangement, Siegfried fut soudain pris a la gorge par une
atroce odeur de fauve. C’était vraiment horrible... Comment un Spectre pouvait-il garder cet endroit à longueur de
journée ?
En parlant
du gardien des lieux... il ne tarda pas a faire son apparition.
La Première
chose que vit Siegfried fut Cerbère ; il aurait eu du mal à l’ignorer... Enorme,
l’immonde chien tricéphale était occupé à dévorer, comme l’avait dit Rune, des
morts, qu’il saisissait à pleine gueule en bavant abondamment. Du sang et des
entrailles giclaient un peu partout, que la créature s’empressait de lécher
avant de reprendre son horrible repas. Même Rune, s’aperçut Siegfried,
s’abstenait de regarder de trop près le spectacle affligeant qui s’offrait a
eux.
-Tiens !
Rune de Balrog, l’Etoile Céleste du Talent... Ce n’est pas souvent que je te
voie par ici !
-On se demande
vraiment pourquoi, murmura l’intéressé pour lui-même, avant de répondre
aimablement :
-Hum, j’ai
beaucoup de travail au tribunal quand sa Majesté Minos est occupé ailleurs.
Ce qui
n’était en soi pas un mensonge. Mais Siegfried eut toutes les peines du monde a
refréner un rictus ironique. Il tourna la tête vers le Spectre qui venait de
parler et le dévisagea avec attention.
Revêtu d’un
surplis aussi sombre que celui de Rune, quoique moins puissant, il avait
l’apparence physique d’un authentique Pharaon ; d’ailleurs, il portait une
coiffe à la mode égyptienne, et son casque était orné d’un cobra.
A la main,
il tenait une sorte de lyre, quoique d’une apparence bizarre. Elle avait la
forme d’une barque, comme celles qu’utilisaient souvent les pécheurs égyptiens
pour aller chercher du poisson.
Appuyé
contre l’épaule de son chien, il émanait de lui une assurance a toute épreuve. Tout
en lui, de son sourire confiant à sa posture provocante, laissait voir son
orgueil démesuré.
Tout en
dévisageant les intrus, il caressait doucement Cerbère, preuve de son affection
indéfectible pour l’horrible monstre qui gardait avec lui la Deuxiéme Prison. Pour
se lier d’amitié à ce point avec un chien, il fallait qu’il se sente vraiment
très seul, ou alors qu’il soit un fou sanguinaire...
-Alors ?
demanda-t-il en dévisageant insolemment Rune, qu’est-ce qui me vaut l’honneur
de ton passage dans mon auguste prison ?
Rune ne
semblait pas particulièrement touché par cette auguste prison, mais il répondit
en réussissant l’exploit de garder un ton relativement aimable.
-Ça ne te
regarde pas. Je suis pressé.
-Oh, très
bien, rétorqua le Spectre, passe donc, Rune le vertueux !
Le Balrog
préféra l’ignorer et, entraînant Siegfried à sa suite, laissa derriére lui le
Gardien de la Deuxiéme Prison et son chien immonde.
L’endroit où
ils arrivèrent ensuite était si merveilleux que, un instant, Siegfried crut
qu’ils avaient quitté les Enfers. Un champs de fleurs s’étalait à leurs pieds,
et bien qu’il n’y ait pas de soleil en enfer l’endroit était baigné d’une douce
lumière, qui montrait tant de beauté que le Guerrier Divin retint son souffle
un instant.
Comment un
tel endroit pouvait-il exister en enfer ? Qui pouvait finir à cet endroit
qui, plutôt qu’un chatiment, recelait plutôt une récompense ?
Rune, quand
a lui, ne semblait pas particulièrement touché par le spectacle qui s’offrait à
eux, mais sans doute était-il déjà venu ici, et avait-il donc l’habitude... Si
toutefois on pouvait s’habituer à un endroit pareil.
Né et élevé
dans un pays recouvert de glaces, froid et hostile, Siegfried n’avait quasiment
jamais vu de fleurs, et avoir un champs entier couvert de ces plantes pleines
de vie et éclatantes de mille couleurs était pour lui aussi stupéfiant que le
serait un champ de neige pour un Touareg.
-Que c’est
beau... murmura-t-il, autant pour lui-même que pour son guide.
-Profites-en
bien, rétorqua Rune, car tu ne verras pas souvent ce genre de spectacle en
enfer.
Ils
commencèrent à traverser le champ, sans que le guerrier Divin ne parvienne à
détacher son regard des plantes qui recouvraient même les quelques colonnes
grecques que l’on voyait ici et là. Mais ils étaient à peine arrivés au milieu
que le plaisir de l’ouïe vint s’ajouter à celui des yeux ; une mélodie
s’éleva doucement au-dessus des fleurs, si triste que Siegfried pouvait
percevoir la peine de celui qui jouait, si belle qu’il en fut ému au plus
profond de lui-même. Même Mime n’aurait pu soutenir la comparaison, cette
musique était divinement belle.
En tournant
la tête, Siegfried aperçut un peu plus loin celui qui jouait si
merveilleusement de la lyre. Il était assis aux côtés d’un bloc de roche... Non,
en y regardant plus près, Siegfried parvint à voir que c’était en fait... une
jeune fille encastrée dans la roche ? Que faisait-elle là ?
-C’est
Orphée, le divin musicien, et Eurydice, dit doucement Rune.
Siegfried
sursauta, il avait presque oublié sa présence...
-Que
font-ils là ? Qu’est-ce qui les retient aux Enfers ?
-Tu as
raison, Siegfried. Ils sont bel et bien vivants. C’est le choix d’Orphée. Eurydice
étant prisonnière ici, il a choisi de rester à ses cotés pour l’éternité et de
lui jouer de la lyre... C’est le triste destin de deux âmes séparées.
Siegfried
n’ajouta plus rien mais écouta de toutes ses oreilles le son mélodieux de
l’instrument d’Orphée qui se faisait entendre.
Ils
quittèrent le champs de fleurs bien trop vite au goût du guerrier Divin, mais
Rune n’oubliait pas qu’ils étaient attendus par sa Majesté Pandore, et il
n’avait apparement pas l’intention de la faire attendre. Ils passèrent donc
rapidement dans la troisième prison, un endroit rempli de pierres que des
condamnés faisaient rouler inlassablement. On entendait leurs gémissements,
leurs pleurs, leurs halètements, et c’était vraiment des sons horribles. Rune,
qui aimait tant le silence, ne devait guère être a l’aise non plus, songea
Siegfried.
Soudain, il
le vit ; à quelques pas devant, observant avec un sourire sadique les
morts faire rouler les pierres. Tout en lui faisait penser à de la force
brute ; c’était une vraie montagne de muscles. Son surplis, l’air moins épais et plus fragile que celui de
Rune, brillait aussi d’un éclat plus terne.
Sans doute
un subalterne, songea Siegfried. Mais pourtant, il émanait de lui une grande
force.
Oui. De la
force brute, mais rien d’autre. Il n’avait pas une once du charisme de
Rune ; et il ne devait pas non plus avoir sa clairvoyance et son
intelligence acérée. Vraiment, un Spectre tout juste bon à surveiller les
morts, jugea le Guerrier d’Alpha.
Pourtant, il
ne semblait pas dérangé par cette sensible différence de puissance quand il
sauta d’un bond de son perchoir pour se dresser devant les deux hommes.
-Je suis
Rock de Golem, de l’étoile de la cible... commença-t-il, avant de reconnaître
son vis-à-vis.
-Balrog !
s’exclama-t-il. Ce n’est pas souvent que je te croise... D’habitude tu es trop
occupé au tribunal...
-Golem,
répondit Rune avec froideur. Laisse-nous passer, je suis pressé.
-Oh, je
vois, fit l’autre avec une moue méprisante. Tu n’as pas le temps de
discuter !
L’étoile
Céleste du Talent foudroya l’impudent du regard.
-Je ne tiens
pas à faire attendre sa Majesté Pandore, susurra-t-il avec un sourire qui
aurait fait fuir Siegfried si il lui avait été adressé.
Le Golem
pâlit en entendant le nom de Pandore. Malgré ses efforts pour sauver la face,
il était visible qu’il était terrorisé.
-Hum, oui...
euh... tu devrais y aller, Rune, sa Majesté n’aime pas les retardataires...
Sans un
regard au Spectre, Rune avança d’un pas rapide. Siegfried suivit, tout en
lançant un regard moqueur au Golem, qui n’avait pas l’air très futé. Ce dernier
le fustigea du regard, mais il ne pouvait rien faire.
Ils se
dépêchèrent ensuite d’avancer, et ils ne tardèrent pas à atteindre une mare
obscure, qui semblait assez profonde et très sinistre. C’était la la quatrième
Prison...
Un Spectre
du nom de Phlégyas du Lycaon, de l’Etoile Céleste de la punition, les fit
monter, sans faire d’histoire celui-là. Mais pendant la traversée, tout comme
dans le fleuve Achéron, Siegfried aperçut des formes étrange monter à fleur de
surface puis retomber au fond.
-Qui est
jeté ici ? demanda-t-il a Rune.
-Ici ?
Ce sont les pécheurs coléreux ou insatisfaits qui se noient les uns les autres.
-Depuis tout
le temps ou je suis ici, intervint Phlégyas, pas un n’a pensé à aider les
autres à s’en sortir plutôt que de les gêner en se noyant soit même. Ils ont
bien mérité leur sort !
Siegfried
eut une moue, à moitié convaincue seulement. D’accord, des humains incapables
de penser à d’autres qu’eux ne méritaient pas de s’en sortir, mais c’était
quand même horrible de souffrir ainsi.
Le radeau
toucha terre et Rune entraîna à nouveau Siegfried à sa suite ; il
n’oubliait pas qu’ils étaient attendus par sa Majesté Pandore... Ils arrivèrent
donc sans tarder à la cinquième Prison ; des tombes brûlaient ici et là. Mais
ce n’était pas tout ; Siegfried ne tarda pas à s’apercevoir avec horreur
que ces tombes étaient occupées par des morts qui se tordaient de souffrance. L’un
d’eux leva la main a son passage, et essaya de lui agripper la jambe, avant de
retomber dans l’horreur de son chatiment.
-Je suis le
Spectre du Scarabée Mortel, de l’étoile Céleste de la Répulsion
Une voix
grondante qui roulait comme du tonnerre... Le Guerrier Divin leva la tète et se
trouva confronté a un géant. De toute sa haute stature, il les dévisageait.
-Et je te
reconnais, tu es Balrog.
-Nous sommes
pressés, rétorqua Rune qui visiblement commençait à s’agacer de devoir le
répéter à chaque Prison qu’ils traversaient.
Le Spectre
haussa les épaules.
-Le chemin
vous est ouvert... prenez garde à ne pas tomber dans l’une des tombes, car vous
savez surement qu’on ne peut plus jamais en sortir... même un Spectre de ton
talent n’y parviendrait pas, Rune !
Il le provoquait
visiblement, et Rune, déjà de pas très bonne humeur, ne semblait pas apprécier
outre mesure. Toutefois, il savait garder son sang-froid à merveille ;
sinon le Scarabée serait déjà en plusieurs morceaux, jugea Siegfried.
-Tu cherches
des ennuis, Scarabée, l’avertit Rune sans se retourner.
-Tu
crois ? Moi je pense que tu essaie d’éviter les ennuis, rétorqua le
Spectre.
Visiblement,
il pensait se faire une réputation en insultant le Spectre du Balrog et en se
moquant de lui. Seulement, il avait mal choisi son jour...
Rune ne se
retourna même pas pour s’occuper de lui. Mais quand lui et Siegfried
repartirent, le Scarabée n’était plus en état de se moquer de qui que ce soit.
Ils
continuèrent à avancer dans le deuxiéme Malebolge, voyant se succéder les châtiments
plus horribles les uns que les autres. Les flatteurs étaient jetés dans des
déchets, ils traversèrent même une rivière qui contenait, comme l’apprit Rune à
Siegfried, le sang et les larmes de tous les pécheurs prisonniers des Enfers. Une
rivière écarlate et bouillonnante... combien de larmes recelaient-elle ? Quelle
souffrance portait-elle en elle ?
Nul n’aurait
su le dire, mais Siegfried se garda de toucher le contenu de la rivière.
Ils
arrivérent ensuite, dans le troisième Malebolge, dans un endroit ou des gens
étaient grillés sur des bougies ; il régnait là une horrible odeur de
chair brûlée et de sang en ébullition. Siegfried ne put retenir une moue de
dégout devant pareil spectacle, et même Rune fronça le nez sous l’odeur
insoutenable.
En sus, il y
avait des hurlements atroces, des cris, des pleurs, des gémissements...
-Qu’ont-ils
fait pour étre torturé ainsi ? demanda le Guerrier d’Alpha, détournant le
regard.
-Ils ont
abusé de leur fonction, lui apprit Rune, alors qu’ils remplissaient des devoirs
sacrés. Les pécheurs qui ont porté atteinte à Dieu sont ceux qui sont puni le
plus sévèrement, sa Majesté Hadès ne supporte pas les blasphémes. Ils n’ont que
ce qu’ils méritent. Et encore, leur sort est clément comparé a celui de
certains...
Quand ils
arrivérent dans le quatrième Malebolge, Siegfried frissonna ; quelles
horreurs allait-il encore voir ?
Il fut tout
d’abord surpris ; il ne voyait que des hommes qui avançaient en silence
(au plus grand soulagement de Rune), inlassablement. Ils ne semblaient pas
souffrir particulièrement, ce qui intrigua le Guerrier Divin.
-Ce sont de
faux Devins, lui expliqua le Spectre du Balrog. Ils ont prétendu connaître
l’autre monde alors que ce n’était pas vrai, ils ont prétendu avoir deux
regards, maintenant ils doivent en supporter les conséquences...
Et en effet,
comme le vit Siegfried, ils avaient maintenant deux têtes, chacune orientée
respectivement vers l’avant et l’arrière...
Finalement,
ils arrivèrent dans le cinquième Malebolge, où des gens brûlaient dans des
mares, harponnés sans cesse par des démons. Siegfried préféra ne pas savoir
pourquoi ils étaient là, il ne voulait plus qu’une seule chose, sortir de cet
endroit...
Pourtant, le
pire restait a venir...
Un souffle
d’air glacial vint caresser le visage de Siegfried, à la grande surprise de ce
dernier. Il ignorait que la glace existait dans les Enfers... Et plus ils
avançaient, plus l’air glacial se faisait intense. Le Guerrier Divin n’avait
pas froid, au contraire, malgré la baisse soudaine de température. Mais il
frissonna, comme si, interieurement, il savait ce qu’il allait voir.
-Nous
arrivons au Cocyte, l’informa Rune. Là finissent ceux qui ont tenté de
comploter contre Dieu...
Siegfried continua
d’avancer d’un pas égal. Ils commençaient à marcher sur de la glace, et il vit
des corps, enfermés dans la glace. La plupart étaient inconscient, engourdis
depuis longtemps par le froid intense qui régnait là. Mais pas tous...
Le premier
qu’il vit fut Albérich. Enfoncé dans la glace jusqu’au cou, sa peau avait
commencé à virer au bleu a cause du froid. Entendant des bruits de pas, il
ouvrit les yeux. L’éclat sardonique habituel de ses yeux était toujours la,
mais il y avait autre chose... Quoi ? de la mélancolie ? de la
tristesse ? du regret ?
De la
haine ?
Siegfried
n’avait pas à proprement parlé établi des liens d’amitié avec le guerrier de
Delta. En vérité, ils s’étaient même détestes, de leur vivant. Mais à ce moment
précis, le Guerrier d’Alpha oublia toutes ces considérations mineures et il se
mit à genoux pour effleurer la joue de son ancien rival.
-Albérich...
-Salut,
répondit ce dernier avec un sourire amer. Tu vois, moi qui ai l’habitude des
cercueuils, je suis servi !
-Albérich,
je...
-Dis-moi
seulement une chose. Qui...
-Hilda est
redevenue elle-même, murmura Siegfried. Je...
-Non, ne dis
rien... regarde plutôt autour de toi...
Siegfried
obtempéra, et se figea. Ils étaient tous là. Tous ses anciens compagnons
d’armes. Mime, Thor, Syd, Bud, Fenril, et surtout...
-Hagen !
Il se
précipita auprés de celui qui avait été son meilleur ami, celui qui avait tant
aimé la princesse Flamme, et qui pourtant s’était battu du mauvais côté...
Celui qui avait été jusqu'à la mort pour son pays.... Hagen de Merak, puissant
guerrier de Bêta
Mais il
était enfermé là depuis plus longtemps qu’Albérich. Il n’ouvrit pas les yeux...
-Hagen...
Et, en
regardant ses compagnons morts, qui avaient succombés pour le royaume d’Asgard,
dans l’espoir d’un jour meilleur, pour la première fois Siegfried versa des
larmes.
Il se
redressa, et, avec un dernier regard derriére lui, rejoignit Rune. Aucune trace
ne se voyait sur son visage, mais son cœur continuait à pleurer.
Il suivit
Rune, sans entrain, perdu dans ses pensées. Il fit à peine attention quand ils
se retrouvèrent devant le gardien de cette Huitième et dernière Prison.
Pourtant,
quand il le regarda il s’aperçut que le Spectre était digne d’attention.
Un visage
délicat et un sourire arrogant ne dissimulaient pas un surplis brillant d’une
sombre clarté, et un cosmos impressionnant. Bras croisés, il irradiait la
serennité d’un homme qui suit ses idéaux et a confiance en lui-même. Et à en
juger par son regard perçant, l’intelligence ne devait pas être la moindre de
ses qualités.
-Rune de
Balrog ! Je t’attendais...
-Tu es Valentine de la Harpie, de l’étoile
Céleste de la Lamentation, observa Rune. Tu prétends que tu nous
attendais ?
-Moui, votre
passage n’est pas resté inaperçu... Et puis l’histoire de Charon s’est répandue
comme une traînée de poudre.
Rune sourit
et inclina la tête.
-Oui, je
sais, même aux enfers les rumeurs vont vite.
-En parlant
d’aller vite, tu dois être pressé... Je ne voudrais pas te retarder plus
longtemps, je sais que sa Majesté Pandore t’attend, et tu as encore du chemin à
faire...
-Oui, en
effet.
Les deux
spectres se saluèrent d’un signe de tête, et Rune s’élança en avant,
visiblement désireux d’en finir au plus vite. Il avait quand même des morts à
juger !
Bientôt, ils
eurent dépassé le Cocyte, mais le sol resta de glace sous leurs pas. Pourtant,
ils avançaient visiblement, car bientôt un temple fut visible, pas très loin
d’eux. Sa structure était d’une élégance dépouillée, et sur le toit on pouvait
voir de loin une gigantesque sculpture, représentant une créature étrange,
possédant des ailes de dragon. Siegfried plissa les yeux, cet animal
mythologique ne lui était pas inconnu... Mais il ne parvenait pas a le resituer
exactement. Ou l’avait-il donc vu...
Il se
souvint brusquement. Cela se passait bien longtemps auparavant, il neigeait
abondamment dehors, et un blizzard s’était levé. Ne pouvant sortir, Siegfried,
alors âgé de quinze ans, avait fini par atterrir à la bibliothèque, ou il ne
mettait d’habitude jamais les pieds. C’était trop sombre et poussiéreux à son
goût...
Et la, à sa
grande surprise, il était tombé sur Albérich, occupé a étudier un bouquin
poussiéreux et mangé aux mites, à la chiche lueur de quelques bougies. Ils ne
se connaissaient guère alors, car leurs emplois du temps respectifs étaient
très différents, tout en étant extrêmement chargés.
Curieux de
voir ce qu’il faisait, Siegfried s’était avancé et avait jeté un coup
d’œil ; le livre traitait d’animaux mythologiques tels que la Vouivre, le
phénix... et Siegfried en était arrivé au chapitre qui parlait d’une sorte de
dragon, le Wyvern. Albérich avait remarqué sa présence et lui avait parlé de la
créature... Siegfried n’avait pas vu le temps passer.
Cette
première « vraie » rencontre, plutôt prometteuse, ne s’était pas
continuée comme on aurait pu le penser. Les deux jeunes hommes, de caractères
très opposées, s’étaient disputés plusieurs fois violemment, et avaient finis
par ne plus pouvoir se supporter. Maintenant seulement, Siegfried se prenait à
le regretter... Mais il était trop tard, tellement trop tard pour cela...
A ce moment,
Rune s’arréta brusquement, et le Guerrier Divin l’imita, tout en levant les
yeux. Il était là, à quelques pas, debout à l’entrée de son temple...
Un Spectre
d’une prestance impressionnante, irradiant la puissance et la maîtrise. Son
regard était fier et arrogant, son maintient noble, et son surplis, qui
possédait de sombres ailes, était le plus beau que Siegfried ait jamais vu.
Chaque relief brillait, chaque décoration frappait l’œil d’une manière
inoubliable. Et son possesseur complétait l’impression donnée par la
protection ; celle d’un homme orgueilleux et dangereux...
-Majesté
Rhadamanthe... murmura Rune, respectueux.
Le Spectre
les fixa d’un regard dur, pénétrant.
-Rune. Sa
Majesté Pandore t’attend... Tu sais que sa patience est limitée...
-Nous nous
sommes dépêchés, mais les Enfers sont grands... Je suis navré.
-Hmmm,
certes. Mais n’augmente pas son courroux par un retard supplémentaire.
Le Spectre
du Wyvern leur fit signe de se dépêcher, et les regarda s’éloigner avec un
demi-sourire plutôt inquiétant.
-Cet homme,
dit Siegfried, c’était...
-Rhadamanthe
du Wyvern, de l’étoile Céleste Forte et Violente... l’un des Trois Titans. Il
est respecté de tous, ici bas.
-On comprend
pourquoi, souffla Siegfried.
Le Spectre
du Wyvern lui avait fait une forte impression.
Mais déjà,
ils arrivaient à un second temple, celui-là orné d’un oiseau que Siegfried prit
d’abord pour le phénix. Mais en y regardant de plus prés... D’autant plus
que le phénix était un chevalier d’Athéna et il était douteux qu’Hadès ait
choisi le même emblème pour l’un de ses Spectres.
Mais
l’avatar sombre du Phénix était...
Ce deuxiéme
Titan, lui aussi, les attendait devant son temple. Son visage était dissimulé
par son casque et par une frange de cheveux aussi noirs que ceux de Rhadamanthe
étaient blonds, mais son sourire supérieur ne cachait pas sa foi en lui-même.
Deux ailes,
les ailes du Garuda, jaillissaient de son surplis, dont l’éclat n’était pas
moindre que celui de Rhadamanthe. Il semblait, tout comme l’oiseau de la
légende, prêt a frapper à n’importe quel instant, toujours sur le qui-vive,
prêt à tout. Il devait être difficile de le surprendre, ce Spectre du Garuda...
Il méritait certes sa place aux cotés du non moins impressionnant Rhadamanthe.
-Rune,
lâcha-t-il. Dépêche-toi.
Ce dernier
acquiesça respectueusement.
-Nous sommes
presque arrivés, Majesté Eaque.
Lui et
Siegfried passèrent en trombe, plus le but approchait plus l’impatience de tous
était visible. Et pour la première fois, Siegfried se demanda pourquoi cette
Pandore souhaitait tellement le voir. Pourquoi n’avait-il pas fini au Cocyte,
comme les autres Guerriers Divins, qu’avait-il de spécial pour que son sort
soit différent ? Autant qu’il le savait, il n’avait commis ni plus ni
moins de crimes qu’eux...
Plongé dans
ses pensées, le troisième temple le prit au dépourvu. Celui-la était orné d’un
animal que Siegfried reconnut au premier coup d’œil ; le Griffon...
Le troisième
et dernier Titan se tenait sur les marches du petit escalier menant à son
temple ; ses cheveux bruns retombaient sur ses yeux, cachant en partie son
visage, tout comme pour Eaque, mais lui était brun.
Néanmoins,
il avait la même prestance, qui semblait être l’apanage de ces trois guerriers
fantastiques, la même aura de puissance destructrice. Siegfried se rendait bien
compte que face a n’importe lequel d’entre eux, il n’aurait pas la moindre
chance, quand bien même il aurait été vivant et en possession de tous ses
moyens.
Le Spectre
du Griffon les considéra sans aménité pendant quelques secondes, puis leur fit
signe de passer, sans un mot de plus. Toutefois, il arrêta Rune d’un geste
comme celui-ci s’apprêtait a passer.
-Rune...
Et il ajouta
quelques mots a voix basse, que Siegfried n’entendit pas. Mais quoi qu’il lui
ait dit, cela sembla stupéfier Rune.
-Majesté
Minos... Je...
-Ne perds
plus de temps, maintenant. Tu ne dois pas faire attendre cette auguste
personne, ordonna ce dernier, avant de se retourner, ignorant délibérément le
Spectre du Balrog.
Etrangement,
Siegfried eut l’impression que ce dernier était plus respectueux envers ce
« Minos » qu’envers les deux autres Titans...
Une fois
dépassé le troisième et dernier Temple, il ne leur fallut plus guère de temps
pour atteindre le but de leur voyage.
-Nous
arrivons a Giudecca... rares sont ceux qui ont l’honneur d’y pénétrer, même
parmi les Spectres... Tu peux te considérer comme honoré, Siegfried, murmura
Rune alors qu’ils s’apprêtaient a entrer.
Surpris, le
Guerrier Divin voulut lui répondre mais il n’en eut pas le temps, déjà ils
pénétraient dans ce lieu...
Une salle de
pierre, immense. Tout au fond, un escalier, gardé par deux gargouilles en forme
de dragon. Au sommet de l’escalier, un trone, sur lequel...
Un homme, vêtu
d’un surplis plus resplendissant que personne n’aurait pu l’imaginer ; de
son dos surgissaient trois paires d’ailes, et posée a coté de lui une épée
scintillait d’un éclat subtil et dangereux. Sa longue chevelure noire, dont
quelques mèches lui retombaient dans les yeux, cascadait au creux de ses reins,
et son regard était aussi insondable qu’un lac.
Il émanait
de lui une telle beauté, une telle majesté que Siegfried se sentit empreint de
respect. Il avait l’impression d’étre face a un homme invulnérable, invincible,
au-delà des critères humains...
Rune s’était
agenouillé sans que Siegfried songe à l’imiter, trop fasciné par le ténébreux
inconnu qui siégeait devant lui.
-Vous êtes
enfin la !
Une jeune
femme, tout de noir vétue, s’avança vers eux. Ses cheveux étaient aussi sombres
que sa robe, et ses yeux profonds et froids. Elle tenait à la main une lyre,
dont elle venait visiblement de jouer, et qu’elle déposa au sol.
-Tu peux
partir, Rune, déclara-t-elle d’un ton sans réplique. Tu as bien accompli ta mission,
retourne maintenant au tribunal.
-Oui,
Majesté Pandore...
Rune sortit
sans protester, laissant Siegfried seul face à cette jeune femme qui l’avait
fait venir et à cet homme dont il ignorait l’identité, qu’il devinait pourtant.
Pandore le dévisagea un moment, puis lui fit signe de s’approcher.
A ce moment
là, l’homme se leva et dit simplement :
-Laisse
nous, Pandore. Je veux lui parler seul à seul.
Elle sembla
hésiter, prête à protester, mais elle baissa les yeux et répondit humblement.
-Comme vous
le souhaitez, Majesté Hadès.
Elle quitta la pièce, non sans un
regard en coin a Siegfried, qui ne pipait mot. Cet homme, c’était donc Hadès,
celui qui régnait au-delà de la mort...
Dés qu’elle fut dehors, le Dieu se
leva et fit face au Guerrier Divin.
-Tu dois
sans doute te demander pourquoi je t’ai fait venir, Siegfried... Je vais te
l’expliquer immédiatement. Mais d’abord, regarde...
le Dieu
tendit la main vers un coin de la pièce, et Siegfried vit alors...
Un surplis magnifique,
au moins aussi beau et solide que celui de Rune. Une protection agressive et
impressionnante. Et sa forme semblait familière au jeune Asgardien...
-Ce que tu
vois la, c’est le Surplis du Dragon à Deux Têtes, de l’étoile Céleste de la
Puissance, annonça Hadès.
Le Dieu fit
quelques pas de long en large, avant de faire à nouveau face à Siegfried.
-Depuis
longtemps, je cherche un porteur a ce surplis, et mes recherches étaient
toujours restées infructueuses. Aucun humain ne s’est montré digne de le
revêtir... Jusqu'à aujourd’hui...
-Vous voulez
dire... que je... balbutia Siegfried, ébahi par une telle révélation.
Il n’avait
pas, a aucun moment, imaginé une chose pareille. C’était donc pour cela qu’il
n’avait pas fini directement au Cocyte...
-Tu es le
premier à pouvoir revêtir ce surplis, en effet, fit Hadès. Et c’est pour ça que
tu es là. Acceptes-tu ce surplis, et les charges qui vont de pair ?
-Mais...
murmura Siegfried, pris au dépourvu. Je suis un Guerrier Divin d’Asgard...
Cette
réponse sembla énerver le Dieu, qui foudroya l’impudent Siegfried du regard. Puis
ses yeux se radoucirent.
Tu as prêté
serment de servir Asgard jusqu'à ta mort... Ce moment est enfin arrivé. Tu t’es
battu vaillament, tu t’es sacrifié pour ton royaume, tu es maintenant délié de
ton serment, et libre de choisir...
-Et...
Siegfried
hésita, mais il voulait, il devait poser cette question.
-Si je
refuse ?
-Le Cocyte.
Siegfried secoua la tête,