Chapitre 19 : Fautes et conséquences

 

 

 

            Il était seul, il faisait nuit. La lune de son dais opalescent illuminait son visage couvert de sang : il avait mal, terriblement mal. Cela durait maintenant depuis deux jours, deux maudites journées à fuir, tenter de se dissimuler, d’échapper à son implacable chasseur, ignoble créature chimérique. Avançant tant bien que mal, traînant sa jambe paralysée par le froid et le venin, il parvint à gagner une cavité au pied d’un rocher. Là il s’arrêta pour reprendre son souffle, son esprit, et surtout tenter de se remémorer la manière dont il était arrivé là. C’est ainsi qu’il se rappela les récents événements qui l’avaient conduit en ces lieux, lui qui premièrement avait été déposé devant la mort…

 

Tout débuta quelques jours auparavant. Rhéa avait déposé Nachi de la constellation du Loup sur le parvis d’un temple d’ébène. Celui-ci, encore entouré de la sphère protectrice érigée par la Titanide, observait d’un œil alerte le paysage qui s’offrait à son regard : un univers fragmenté, distordu et incohérent ; un monde anéanti, désert et sombre ; des terres morcelées, froides et infertiles… 

 

La voix rauque de Rhéa, tranchante, vibra alors, sonnant le glas d’une imminente épreuve.

 

« Les temps ont bien changé Chevalier… Toi seul devait embrasser l’ultime épreuve. Malheureusement le gardien a été détruit et sa fraîche disparition m’empêche de faire appel à lui. Cependant nul mortel ne peut déroger à la règle, peu importent les circonstances : ainsi je te place en son ancienne demeure. De tous tes pairs tu es le seul dont je ne connaisse la nature de l’épreuve : ton futur est incertain et sera influencé par une volonté indépendante de la mienne, tu m’en vois désolée. Mais ne sois pas trop inquiet : dis-toi que les routes les plus sombres et incertaines peuvent tout aussi bien mener dans les ténèbres démoniaques que dans la lumière la plus éclatante qui soit. Alors pense à Athéna : de ta réussite dépendra son salut. Que Nikè veille sur toi tout autant qu’elle veille sur ta déesse depuis des temps immémoriaux ! Méfie-toi cependant : la mort éprouvera promptement ta vaillance. »

 

Sur ce elle lui sourit tristement, évanescente silhouette finalement évanouie,  à l’instar de la bulle autour de Nachi. Dès lors plus rien, l’obscurité, le néant…

 

Un astre incandescent filait à travers l’Ouranos étoilé, chute vertigineuse dans l’infini cosmos intemporel. Les nébuleuses succédaient à des galaxies qui elles-mêmes succédaient à des univers : un ensemble de couleurs indistinctes, de formes indiscernables, de lueurs inabordables… Mais cela dépassait la compréhension. Il s’écrasa, lui, corps céleste, dans l’océan éternel de la création du monde, celui que d’anciens mythes nomment encore Pontos. Sa chute brisa le silence sacré, provoquant successions de cercles concentriques à la surface des eaux crépusculaires. Les vagues, d’aussi loin qu’elles se déroulèrent, se mirent à porter la lueur éclatante d’un espoir inébranlable, aussi pur et indestructible que le cristal originel. Puis la lumière s'amoindrit, pour ne finalement poindre qu’à travers un fin trait opalescent s’élevant à la verticale du point de chute. Le calme avait succédé à l’agitation, la nature avait repris ses droits en cet antique lieu de création. Soudain le rayon lumineux se fit plus affirmé, perçant les ténèbres des cieux d’où les nuées ancestrales s’écartèrent. A l’endroit même de l’impact du corps les flots se fendirent en un hurlement fracassant, laissant deux vagues antithétiques se faire face, tels Charybde et Scylla, tandis qu’une ombre effrayante remontait des fonds incertains. Puis vint l’illumination. Une lumière plus vive encore que celle du soleil traversa l’espace pour éclairer d’une vérité nouvelle l’âme oppressée sur le point de s’évanouir : un loup à l’éclatante fourrure grise surgit de l’écume spumescente, noble et fier, triomphant. Les échos de sa libération résonnèrent à travers tout l’univers, son univers intérieur… Et les ténèbres furent.

 

En effet, Nachi venait de reprendre conscience en ce monde infernal et à présent il savait ce qu’avaient enduré Seiya et les autres, il comprenait à quel point leur quête avait dû être difficile. Lui-même avait cru succomber à l’appel envoûtant des funestes sirènes, mais il avait résisté, il avait lutté, même si ses sens étaient éteints et sa conscience diminuée. Et finalement il avait ressurgi des eaux de la mort, assimilant le huitième sens, la maîtrise de soi dans l’après-monde.

 

Etait-ce donc cela son épreuve, transgresser les règles de l’Hadès pour survivre en ce monde déchu ? Il l’avait longtemps cru, marchant en ce paysage d’effroi où les âmes auparavant captives voguaient ça et là dans le chaos le plus total. L’ordre avait été dissolu et les défunts se déplaçaient sans but aucun, perdus sans règles ni contraintes. Puis son cœur, à l’instar du sol qu’il foulait, se trouva morcelé et tomba dans la douleur.

 

A quelques pas de lui se tenait son plus cher ami, William. William…

 

Tant de temps à essayer de l’oublier, tant d’événements ayant confiné son souvenir au rang de simple songe, tellement d’efforts pour éloigner son visage de son cœur auparavant possédé. Il y a des êtres que l’on ne peut ignorer : William était de ceux-là. Avec lui Nachi avait trouvé l’équilibre qui lui manquait depuis toujours, il avait trouvé un véritable frère, un compagnon de vie… jusqu’à sa mort lors d’une rixe qui avait tourné au cauchemar. Tout s’était passé si vite.

 

Le protégé du Loup alors apprenti se souvint des avertissements de son maître Ios qui lui répétait sans cesse que pour devenir Chevalier il fallait accepter de mettre de côté toute vie sociale, toute attache, car un véritable protecteur d’Athéna ne doit avoir comme seule entrave que ses idéaux. Mais comment survivre à un entraînement aussi âpre sans aucun soutien ? Tout cela lui semblait alors impossible… Cependant, malgré sa sévérité, son maître feignait de ne pas savoir que tard dans la nuit Nachi se rendait à quelques kilomètres de leur camp. Là il retrouvait son ami William avec lequel il passait des heures à discuter des perspectives de leurs avenirs, de leurs espoirs et de leurs rêves les plus secrets, échappant par la même à leur univers trop sombre. Néanmoins le jeune Japonais regrettait de ne pouvoir parler au Libérien de sa condition d’apprenti Chevalier, même si ce dernier l’interrogeait parfois à propos des cicatrices, marques, bleus et blessures qui parsemaient son corps… Pourtant il n’insistait jamais vraiment, lui-même étant très mystérieux au sujet de ses propres activités. Nachi savait toutefois de par son maître que pour survivre dans les environs il n’y avait du travail que dans les plantations d’hévéas ou dans les mines de fer : la conclusion s’imposait donc d’elle-même.

 

Cette tendre amitié dura un peu plus de deux années, deux années durant lesquels les caractères des jeunes garçons s’affirmèrent lentement tout autant que leur attachement mutuel. Ios, le maître de Nachi, ne vit toutefois plus cette relation sous un bon œil à dater du jour où il sentit que le Japonais refusait de progresser par peur d’être prêt à revêtir l’armure du Loup et, par conséquent, par crainte de devoir repartir au Japon. Mais il n’était pas mauvais….

 

Ainsi, lors d’un de leurs entraînements, il exprima franchement devant son élève la nature de ses craintes, ce qui attrista fortement le jeune adolescent. A bien y réfléchir il savait que son mentor avait raison, mais qu’importait : il avait été envoyé au Libéria par la fondation Graad alors qu’il n’était encore qu’un enfant et ne pouvait choisir sa vie. M. Kido avait choisi pour lui, sans même se soucier de quoi que ce soit, ni même de savoir si oui ou non il reviendrait un jour. Alors oui au fond, qu’importait qu’il revienne ou non au Japon avec cette armure ?!

 

Quant aux préceptes relatifs à Athéna, malgré la foi évidente que Ios portait en la déesse, il était clair dans l’esprit du jeune homme qu’elle n’était qu’un mythe. Après tout si une telle divinité existait vraiment comment se pourrait-il qu’elle laisse la Terre dans une situation aussi désespérante ? Nachi vivait dans un pays ravagé par la pauvreté, la corruption, la violation perpétuelle des droits fondamentaux de l’Homme, le chômage, l’inflation et les crimes. Si Athéna était telle que Ios la décrivait, jamais elle n’aurait laissé faire cela, le jeune garçon en avait la certitude.

 

Mais le destin de Nachi était inscrit dans les étoiles : la constellation du Loup avait déjà affermi son influence sur l’adolescent. Et c’est ainsi qu’une nuit, traversant la plantation d’hévéas qui le mènerait au gîte de William, il fut arrêté par des hommes armés qui le mirent en joue. Malgré cela nulle crainte ne traversa l’esprit du Japonais qui, même s’il n’était encore qu’apprenti, savait qu’il n’avait absolument rien à craindre… mais si lui le savait, un autre l’ignorait totalement. William en effet, guettant la venue de Nachi, s’était avancé et avait assisté à la scène. Craignant pour la vie de son ami il s’était précipité devant lui tandis que les individus, surpris, se mirent aveuglement  à tirer. Tout alla très vite, trop vite.

 

L’apprenti Chevalier se retrouva vite en larmes, le corps agonisant du seul être qui comptait vraiment pour lui tout contre son corps. Avant de rendre la vie le Libérien parvint malgré tout à articuler quelques mots :

 

- Je… je ne voulais pas qu’il t’arrive malheur. J’ai toujours été seul et tu es l’unique personne qui m’ait jamais…

- Chut… repose-toi William. Je vais t’emmener chez quelqu’un qui saura te guérir, sanglota le Japonais.

- Non… il est trop tard Nachi. Si j’ai trouvé la force de survivre ces dernières années c’est uniquement grâce à ta présence. Sans toi je n’aurais pu continuer. Je suis heureux de quitter ce monde ainsi.

 

Et sur cette dernière phrase ses yeux se fermèrent tandis qu’un dernier soubresaut vint ébranler sa poitrine déjà usée par de longues années de labeur, malgré sa jeunesse. En un hurlement de rage Nachi se précipita chez son maître, le corps de son ami dans les bras. Pourtant William avait eu raison : il était trop tard.

 

Ios, malgré les réserves émises quant à l’amitié qu’entretenait son disciple, fut également affligé du sort réservé au malheureux. Il se garda bien de réprimander son élève du fait qu’il l’avait averti, Nachi souffrait déjà assez.

 

« Un Chevalier ne peut entretenir aucune relation en dehors de la Chevalerie. Un guerrier qui a des attaches est un combattant vulnérable et bien plus fragile qu’un combattant pleinement indépendant. » 

 

Telle était la mise en garde. L’adolescent médita longuement le fait que s’il avait prévenu son ami de sa condition de Chevalier jamais rien de cela ne serait arrivé. Ce sacrifice n’avait aucune raison d’être, sa mort avait été vaine et inutile ! Et tout cela par sa faute ! Ils partageaient tout ensemble, tout sauf cela. Et c’est exactement cela qui l’avait conduit au trépas…

 

Ses remords perdurèrent bien longtemps, même si peu à peu il enfouissait sa douleur dans sa rigueur à l’entraînement et son assiduité au combat. Six mois plus tard il obtint son armure et revint au Japon dans l’idée d’acquérir la protection du Sagittaire, afin d’être assez puissant pour ramener l’ordre dans son pays d’entraînement. Mais malgré sa volonté il faillit. Ikki d’un seul geste avait réouvert en lui sa plus profonde blessure : la perte de William. C’est ainsi qu’il s’était écroulé, terrassé par l’Illusion du Phénix. Puis les événements s’étaient succédés à vitesse grand V, le reléguant au rôle de simple spectateur de la destinée du monde… jusqu’à aujourd’hui où il avait une place prépondérante à jouer dans la tournure de l’histoire.

 

Il pensait que rien ne le surprendrait jamais plus après l’entraînement intensif que lui avait fait subir Masque de Mort, mais ce spectre du passé qui se présentait à lui… Nachi tendit le bras en direction du corps blafard de son ami défunt. Lorsqu’il lui effleura la joue ce dernier disparut en fine nuée diaphane, un pâle sourire éclairant son visage déformé par l’évaporation. Le protégé du Loup tomba genoux au sol, encore profondément choqué par la vision qu’il venait d’avoir. Il lui fallut quelques minutes pour reprendre ses esprits mais malgré tout son âme était encore profondément emprunte des sentiments qu’il venait de voir ressurgir. Il continua cependant sa marche, longuement, très longtemps, s’enfonçant de plus en plus vers ce qu’il pensait être le centre de cette dimension décharnée, traversant des océans de flammes, de sable, d’acide, de sang et de glace, mais rien ne le marqua plus que sa rencontre avec William.

 

Jusqu’à ce qu’un chant vint transpercer ses oreilles. Suave et délicate, emprunte d’une sensibilité et d’une éprouvante tristesse, mélange d’amertume et de mélancolie, sa voix semblait irrépressible appel à travers l’éternelle nuit des abîmes infernaux. Nachi suivit les échos de ce doux velours et parvint devant un majestueux temple de marbre blanc. La complainte cessa tandis qu’une ombre gracile apparut en haut des marches.

 

- Je t’attendais Chevalier.

 

Nachi, interloqué, ne comprit pas tout de suite, mais lorsqu’il tenta de se mouvoir il constata avec stupeur qu’il était figé. La mystérieuse silhouette peu à peu se découpa dans la lumière et l’émissaire d’Athéna put enfin interpréter la raison de sa paralysie : une déesse se tenait devant lui, dans ses habits d’apparat !

 

En effet, une jeune femme aux formes élancées et à la lourde chevelure brune, presque noire, avançait à sa rencontre. Sa démarche impérieuse, son port altier, sa robe échancrée d’une teinte nuit et sang… Tout en elle dénotait une condition supérieure, jusqu’à ce regard améthyste qui vous écartelait les entrailles pour atteindre directement votre âme.

 

- N’aie crainte humble mortel ! Je ne te veux aucun mal.

 

Arrivée à sa hauteur elle lui prit la main et l’invita à sa suite. Fasciné par la créature il la suivit sans mot dire. Tous deux arrivèrent bientôt en une salle sobrement parée, éclairée uniquement par quelques torches fixées aux murs. Face à eux se dressaient des escaliers gardés par deux dragons de pierre et qui menaient à une ombre dissimulé derrière un rideau. Elle lui fit signe de l’attendre et gravit les marches. Là elle lui montra un trône vide… De fines larmes glissèrent le long de ses joues.

 

- Vois, contemple l’ampleur de ma souffrance !

 

Nachi baissa la tête, comprenant soudain qui était cette femme et la nature des sentiments qui l’animaient.

 

- Vous êtes… Perséphone n’est-ce pas ?

- Tel est le nom que l’on me donne en ce lieu.

- Pourquoi ? Pourquoi m’avoir mené ici ?

- Caprice divin je suppose. Tu étais le seul être vivant en ce royaume. Je souhaitai t’éprouver, désirais de la compagnie.

- Alors William, c’était vous ?

- Oui et non. Toi seul l’a inconsciemment rappelé, mais c’est grâce à mon pouvoir qu’il a pu arriver jusqu’à toi.

- Je ne comprends pas…

- Saches qu’après la défaite d’Hadès les Enfers ont amorcé un processus de désagrégation. En effet, le principal pouvoir leur donnant forme ayant été détruit, les lieux ont commencé à perdre toute cohérence. Cependant, même si les âmes demeurent quasiment indestructibles elles peuvent se perdre et, de fait, errer pour l’éternité. Voilà pourquoi je me suis dépêchée sur place, pour succéder à l’Empereur des Ténèbres, afin d’assurer la pérennité des âmes mortelles. Malgré mes pouvoirs je n’ai pu reconstruire la dimension infernale, cependant j’ai pu la stabiliser. Ton ami a profité de la décadence de ce monde pour atteindre la seule échappatoire possible : le Léthé. Car quiconque boit l’eau de ce fleuve voit son âme purifiée et renvoyée sur Terre afin de mener une nouvelle vie. Mais tu es arrivé…

- Vous voulez dire qu’à cause de moi il a renoncé à sa dernière chance ?

- Etrangement, alors qu’il n’est que mortel, inférieur encore aux combattants des dieux, son désir de te rejoindre fut si pur et si profond que son appel est arrivé jusqu’à moi. J’ai été touché au plus profond de mon âme.

 

Nachi comprit alors et s’écroula à terre, serrant les poings et tentant tant bien que mal de contenir ses larmes.

 

- Pourquoi l’avoir écouté ?! Vous saviez qu’en agissant ainsi il s’ôtait sa dernière chance ! Tout ça par ma faute… Ma faute !

 

Son poing, recouvert d’une aura grisâtre, fracassa rageusement le sol.

 

- Je ne mérite pas de vivre… C’est à cause de moi qu’il a perdu la vie, à présent sa dernière chance de renaître est perdue. William, hurla-t-il, pourquoi donc un acte si insensé ?! Que cela t’apportait-il de me revoir une dernière fois ? L’espoir d’une nouvelle vie était-il si futile qu’il valait la peine d’être sacrifié pour me revoir ?

 

Perséphone s’était approchée et avait posé sa main sur l’épaule du Chevalier. Se baissant pour arriver à sa hauteur elle lui murmura, pleine de compassion :

 

- Chaque être, humain ou divin, est responsable de ses actes. Il a fait ses choix en parfaite connaissance des conséquences.

 

Le Japonais leva les yeux et plongea son regard dans les pupilles violines de la fraîche déesse. Il y perçut l’écho de sa propre douleur, impuissante et cruelle, implacable et délétère.

 

- Vous… vous me comprenez n’est-ce pas ? Lui non plus ne vous a pas écoutée, vous ne lui aviez pas tout dit.

 

Son visage se voilà soudain et elle recula, stupéfaite de l’impudence de ce mortel. Néanmoins elle se reprit.

 

- Ton audace à t’adresser ainsi à une divinité n’a d’égale que ta perspicacité. Tu as raison je le concède, et par égard pour ta douleur je vais te conter mon histoire :

 

« Il y a très longtemps de cela, durant l’ère des dieux, Hadès m’enleva de la Terre et m’emmena en son antre profond. Là il me promit son royaume, ses sujets, le pouvoir, en échange de mon cœur. Mais les sentiments sont incontrôlables et malheureusement mes proches me manquaient, tout comme la lumière du jour. Après de nombreuses querelles entre dieux une solution fut trouvée, mais jamais je n’eus réellement mon mot à dire : je n’étais qu’une déesse mineure en proie à des forces qui me dépassaient, influant sur mon destin.

« Le temps faisant son office Hadès ne cessa de me couvrir de présents tous plus somptueux les uns que les autres. Son regard terne gagnait en éclat lorsqu’il s’approchait de moi, sa cour se faisait toujours plus ardente. Par amour pour moi il fit construire Elision, plus parfait encore que la Terre. Mais si j’aimais la Terre c’était également pour ce qu’elle avait d’imparfait… Il ne put me comprendre, malgré l’infaillible amour qu’il nourrissait à mon égard. Jamais je n’ai pu l’aimer, jamais, et il l’a toujours su…

« Puis, après d’innombrables siècles, arriva le jour, ce fameux jour où il ne vint pas. Je l’ai attendu, encore et encore, mais il n’est plus reparu. Pour la première fois ce fut moi qui fis le premier pas, allant à son encontre. Il me contempla d’un air profondément mélancolique et détourna le regard. Je compris alors qu’il capitulait, après des millénaires. Instinctivement je jubilais, m’imaginant regagner la Terre et ma vie d’avant, mais bien vite je déchantais :  le monde avait bien changé depuis les temps mythiques.

« Quant à moi je me surpris à nourrir à l’égard du Seigneur des Enfers de biens curieux sentiments. A présent qu’il n’était plus à mes côtés je ressentis une solitude des plus profondes qui me convainquit peu à peu qu’Hadès tout comme moi nous étions profondément trompés : il avait bien triomphé de mon amour. Mais il était trop tard… Par dépit il s’était détourné, de moi, de la vie, de tout espoir. Je ne me rendis compte que trop tardivement que par ma faute son cœur s’était asséché et nourrissait à présent une tristesse éternelle et insondable.

« Le dieu des Enfers était blasé de tout, de l’amour, de la haine, des sentiments eux-même, de la vie, de la mort… Son éternité lui pesait plus que tout et il n’aspirait plus qu’à une chose, le retour de l’ère des dieux : l’Utopia. Il pensait sincèrement qu’en remettant les dieux anciens au pouvoir, en réinstaurant leur vénération, il atteindrait la quiétude nécessaire pour pouvoir se plonger dans un éternel sommeil, afin de ne plus ressentir la souffrance de vivre. Et pour arriver à ses fins il se mit en tête de reconquérir le monde des hommes, afin de leur rappeler la place réservée aux dieux. Mais Athéna s’est toujours dressée contre ses ambitions, tout comme moi…

« Maintenant je peux bien l’avouer, j’ai agi dans l’ombre pour contrecarrer ses plans. Lorsque j’ai compris ce que j’avais fait de lui, je me suis sentie honteuse, emplie de dégoût pour moi-même. J’ai alors disparue. Pourtant j’ai toujours aimé la Terre et, par mes modestes moyens, ai contribué à la protéger des assauts de ce monstre que j’avais créé, ce monstre que j’aimais… C’est ainsi par exemple que je conduisis l’âme du feu Chevalier Pégase, le premier être humain à avoir blessé mon époux, sur les rives du fleuve Léthé, afin qu’il se réincarne pour l’ultime bataille entre Athéna et son oncle. Je suis responsable. Par mon arrogance et ma fierté j’ai failli précipiter la destruction de la Terre. Bien des vies ont été gâchées, y compris celle de mon amour, tout cela à cause de ce que j’étais, jeune déesse orgueilleuse et arrogante… Et c’est maintenant, en regardant le paysage chaotique qui s’offre à moi, que je me rends compte d’à quel point je suis fautive. J’aurais dû lui dire, lui dévoiler mes sentiments. Peut-être n’était-il pas trop tard, peut-être avais-je en moi la dernière lueur d’espoir qu’il lui manquait… »

 

Nachi la contempla et lui murmura tendrement :

 

- N’était-ce pas vous qui, il y a quelques instants à peine, m’avez dit que chaque être, humain ou divin, était responsable de ses actes.

- Certes je l’ai dit, et je le pense. Mais le poids de la culpabilité est un bien lourd fardeau, plus encore lorsqu’il est éternel. Vous mortels devriez bénir votre condition, car si la divinité offre multitudes d’avantages elle est également détentrice de la pire malédiction : l’éternité. Si les dieux de la mythologie ont tous été oubliés c’est que le temps leur pesait trop, ils ont sciemment choisi de se plonger dans le sommeil. Cependant certaines tâches nécessitent intervention divine, comme la gestion des Enfers. Voilà pourquoi tous ne peuvent succomber : le pouvoir engendre certains devoirs que l’on ne peut négliger…

- N’y a-t-il rien qui puisse alléger votre fardeau ?

- Malheureusement non. Les êtres qui nous charment finissent tous par succomber à la mort et l’éternité est leurre à ce problème : le temps irrémédiablement change les personnalités, fait s’étioler les plus inébranlables sentiments, tels l’amour, la haine, la colère. A la fin le cœur se fige et l’espoir se fane : ne reste que l’insensibilité ou pire, la folie… Tel est le lourd tribut des dieux, condamnés à perdre à petit feu l’humanité qui les compose.

- Pourtant Athéna…

- Athéna est unique. Elle seule a accepté le cycle des renaissances humaines sous couvert de la protection de la Terre. A l’inverse des autres elle ne se réincarne pas dans un hôte dont elle asservit la volonté : elle naît humaine et restera à tout jamais humaine, avec le pouvoir des dieux. C’est à la fois sa plus grande force mais cela constitue également une faiblesse notable qu’elle seule, parmi tous ses pairs, a choisie d’assumer. Son esprit de sacrifice restera dans les mémoires, mais le jour où elle succombera, il ne restera plus rien.

- …

- Qu’y a-t-il Chevalier ?

- C’est que… justement. Si je suis là c’est pour…

- Je sais pour ta déesse. Et je désire t’aider. Même si je ne la porte pas dans mon cœur elle a sauvé la Terre et a mit fin aux souffrances morales de mon époux. Pour cela je lui suis reconnaissante.

- Alors vous connaissez mon épreuve ?

- Oui, et tu l’as brillamment relevée. En vérité ton épreuve était à la fois la plus difficile et la plus simple : tu devais t’éveiller à l’Arayashiki, le huitième sens. Néanmoins je souhaiterai éprouver ta valeur en échange d’une confidence.

- Je vous écoute ?

- Je désirerai payer ma dette à ta déesse et, par la même occasion, satisfaire mon envie.

 

Il la regarda, plein d’interrogations.

 

- Je n’irai pas par quatre chemins. Surmonter les épreuves et récupérer l’urne ne vous sera d’aucune utilité si vous n’avez personne pour rompre le sceau d’Athéna. Seule l’union de trois puissances divines pourrait y arriver. Je demeure optimiste quant à vos chances de réussite, même si je ne parierai pas dessus : les épreuves divines sont redoutables. Mais écoute bien ma proposition, je ne la referai pas deux fois :  je m’engage par le Styx à apposer mon pouvoir sur le sceau si tu acceptes de te mettre à mon service durant le reste de ta vie, avec tout ce que cela implique comme sacrifices.

- Vous n’y pensez pas !? Je serai considéré comme parjure, traître à ma propre cause ! On ne peut rompre son serment de Chevalier pour s’allier à…

- A l’ennemi ? N’est-ce pas cela que tu voulais dire ?

 

Nachi baissa la tête, honteux.

 

- Ne crains rien va. Il est normal que tu me considères comme tel. Après tout ne suis-je pas l’épouse d’Hadès, l’un de vos ennemis jurés ? Et tu as raison. En aucun cas je ne veux faire alliance avec Athéna. Je désire juste taire les querelles qui existent depuis toujours entre elle et le royaume infernal, ni plus ni moins. Et je te désire toi.

- Pourquoi moi ? Je ne vous comprends pas.

- Ton histoire, ta douleur fait écho à la mienne. J’ai pu lire en ton âme. Et ce que l’on ne peut faire pour moi, je souhaite le faire pour toi.

- Que voulez-vous dire ?

- William. J’ai le pouvoir de te le rendre. Seulement il te faudra rester ici, en Enfers, pendant la durée de ta vie, et bien après. Jamais plus tu ne regagneras la Terre.

 

Le Chevalier fut totalement ébranlé par l’offre de Perséphone. Par son sacrifice il octroierait une chance de libération à sa déesse tout en ayant la faveur de voir renaître William. Certes il deviendrait un paria aux yeux de tous, un traître, mais après tout, qui étaient-ils pour le juger, lui avec qui ils n’avaient jamais réellement tenté de faire connaissance ? Quant à ne plus jamais revenir sur Terre… Il avait vu tellement d’horreurs au Libéria que les Enfers eux-mêmes faisaient parfois bien pâle figure à côté. Sa décision était prise.

 

- J’accepte Perséphone.

 

Il s’agenouilla devant elle.

 

- A dater de cet instant considérez-moi comme votre fidèle serviteur. Je promets de mettre ma personne tout entière à votre service et en vos intérêts. Ma vie, mon honneur et mes poings vous appartiennent… à tout jamais.

- Jure le par le Styx.

- J’en fais le serment solennel, par les eaux du Styx.

- C’est tout à ton honneur Nachi. A présent tu m’es dévoué corps et âme.

 

Elle posa sa main sur son front et l’armure du Loup se détacha de son corps, reprenant sa forme totem à quelques mètres de là. On eut dit qu’elle se trouvait sur la défensive.

 

- Mon armure… murmura-t-il décontenancé. Elle m’a abandonnée.

- Quoi de plus normal, étant donné que tu n’es plus un Chevalier d’Athéna.

- Pourtant, sans armure je ne serai pas à même d’être aussi efficace.

- N’étant pas une Olympienne je ne dispose pas de protections guerrières, puisque je n’ai pas de combattants. Toutefois rassures-toi, j’ai pu récupérer un attribut antique de mon funeste mari : une peau de loup qu’il aimait à porter du temps de notre rencontre. Ce n’est certes pas grand chose et elle n’est pas aussi esthétique que ton ancienne armure, mais je t’assure qu’elle te protégera de manière égale. Maintenant, et avant de te rendre ton ami, je désirerai éprouver ta valeur en t’envoyant accomplir une mission, simple et complexe à la fois. Il y a peu un Chevalier est arrivé dans l’une des antichambres de ce royaume, néanmoins il n’était pas seul. Quelques instants plus tard j’ai ressenti un profond changement, mais je n’ai pu en déterminer la source… Toujours est-il qu’il s’agit probablement d’un de tes anciens frères d’armes. Je veux que tu ailles lui porter secours. Reviens victorieux et j’honorerai tous mes engagements. Dans le cas où tu faillerais à ton devoir, sache que j’honorerai quand même ma dette envers Athéna : j’en ai fait le serment.

- Soit, j’accepte avec honneur !

 

Puis, après avoir été emmené à l’endroit où Echidna avait éveillé l’Hydre en Ichi, il adressa un sourire à Perséphone et fit volte-face, courant à en perdre haleine, désirant plus que tout au monde accomplir sa mission.

 

Un nouveau départ m’est enfin donné. Je vais pouvoir ton recommencer, absolument tout. Une nouvelle vie, lavée de mes fautes, William a mes côtés. Perséphone ne respire certes pas la bonté à l’égale d’Athéna, mais elle demeure fidèle à elle-même : douce et sensible, même si froide et distante par moments. Saori, mes frères… Me pardonnerez-vous ? Me comprendrez-vous seulement ?J’ai si hâte de te revoir, si hâte William. Cette fois je ne referai plus les même erreurs, je ne faillirai pas à ma tâche. Je te raconterai la vérité à mon égard, et nous nous entraînerons ensemble, afin de servire comme il se doit notre nouvelle déesse !

 

L’Impératrice des Enfers resta quelques minutes à sonder les ténèbres de la caverne dans laquelle Nachi avait disparu. Elle ne souriait pas. L’avait-elle jamais fait ? Il fut un temps, il y a de cela une éternité… Cependant une étrange lueur brillait en son regard, une lueur d’espoir, de compassion, de fierté peut-être. Elle n’aurait su dire pourquoi mais à l’instant même où elle ressentit l’appel de l’âme de William et que cette dernière l’emmena auprès du Chevalier, elle se prit d’affection pour lui. Comme elle le lui avait dit, son histoire et sa douleur faisaient écho aux siennes.

 

Nachi était donc en pleine filature, à la recherche de la moindre trace qui lui permettrait de retrouver la voie qu’avait emprunté ce frère d’armes dont il ne connaissait l’identité exacte. Perséphone avait été très vague sur le sujet et il ne savait vraiment pas à quoi s’attendre. Remontant progressivement des galeries labyrinthiques dont l’odeur de souffre et l’humidité étaient abominables, il aperçut au loin une faible lueur qu’il se mit en quête d’atteindre. Sa piste fut fructueuse, puisqu’il déboucha sur une ouverture grâce à laquelle il gagna un village abandonné… depuis peu visiblement, à en juger par le linge encore étendu sur des cordes. Lorsqu’un hurlement guttural vint transpercer ses tympans.

 

Se retournant il discerna la silhouette irréelle d’une créature fantastique : une sorte de femme reptile à la chevelure hirsute qui le fixait de ses grands yeux noirs à l’éclat hypnotique. Et il ne s’était pas trompé quant à la lueur effrayante de ce regard. Malgré sa volonté farouche il était incapable de se mouvoir. Pourtant il était certain que le phénomène qui le maintenait immobile n’était en rien comparable à celui qu’exerça Perséphone sur lui lors de leur rencontre : cette créature portait en elle quelque chose de maléfique, à un degré mille fois supérieur à celui de l’Impératrice des Enfers.

 

- Arrière monstre ! intima Nachi d’une intonation qu’il voulait assurée.

 

Une voix, éraillée, vint percer ses défenses mentales et résonner en ses pensées.

 

Tu seras l’amuse-gueule, le prémisse au massacre de celui qui est mon instrument de vengeance… Soumets-toi à ma volonté et ta mort n’en sera que plus douce. Sinon tu périras dans les douleurs les plus infâmes qu’il soit donné à un mortel de supporter.

 

Mais le jeune Japonais, loin de se laisser impressionner, tenta de repousser la présence mentale qui instillait en lui cette pesante apathie. Cependant la bête immonde ne s’arrêta pas à la torture mentale, elle s’était déjà approchée de lui et passait ses ongles acérés sur sa joue si tendre, y laissant une traînée écarlate qui arracha à l’adolescent un rictus de douleur.

 

Celui-ci se rappela alors la lourde épreuve qu’il avait surmontée, la manière dont il avait éprouvé ses limites, s’éveillant à un niveau supérieur, non pas physiquement, mais spirituellement. Il était la proie d’une force puissante, il en avait conscience, mais aussi puissante soit cette emprise jamais elle ne surpasserait celle de la mort, et lui l’avait surmontée ! Prenant conscience d’une ouverture en lui, comme si son cosmos cherchait à s’épancher par l’esprit et non par le corps, il laissa libre cours à ce flux colossal qui progressivement le libéra de toutes entraves, l’émancipant de l’étau psychique qui immobilisait son corps. 

 

La créature en face de lui se tenait la tête, tétanisée. Elle le dévisageait à travers le voile obscur de ses cheveux crasseux, serrant ses mains abjectes de manière hystérique. A présent elle était décidée à mettre elle-même terme à la vie de celui qui avait eu l’audace de la briser dans un domaine où elle se savait maîtresse : le psychisme.

 

- Toi, MOURIR ! furent les seuls mots qui franchirent ses lèvres grises tandis qu’autour d’elle se dessinait le voile d’un sordide cosmos.

 

Nachi comprit immédiatement qu’il lui faudrait agir vite. La cosmoénergie de son adversaire prenait des proportions de plus en plus inquiétantes et il ne se sentait pas aussi confiant ainsi dénué de l’armure du Loup, même si Perséphone lui avait certifié que le cuir animal lui octroierait une protection égale. Echidna, car c’était bien elle, tendit promptement son bras en avant afin que la multitude de traits nébuleux qui s’échappaient de son corps viennent percuter Nachi, le mettant définitivement hors d’état. C’était sans compter sur les réflexes aigus du combatif jeune homme. L’adolescent avait anticipé et eut le temps de se jeter au sol en une habile roulade, essuyant dès lors l’assaut destructeur, les quelques éclats ayant pu l’atteindre ayant été contrecarré par sa nouvelle protection. Là, face à son opposante, il hurla de toutes ses forces en invoquant sa cosmoénergie :

 

- Que le cri du Loup te transperce ! Dead Howling !

 

Un loup spectral se dessina immédiatement dans son aura. Echidna, comme victime de son propre art, sembla hypnotisée, entendant le canidé hurler à la mort, funeste présage. Instinctivement le Japonais sut que l’instant était venu. Il projeta son attaque vers son adversaire. Un coup de griffe, semblant venir tout droit du loup, fendit l’air de sa trajectoire mortelle pour se ficher droit dans le cœur de son opposante. Un ultime râle couvrit sa brève agonie, Nachi essuyant les quelques gouttes de sang qui avaient maculé son visage… Lorsqu’un cri inhumain transperça ses tympans, le vrillant sur place.

 

Il ne vit pas venir le coup qui le projeta à plusieurs mètres du corps d’Echidna, par contre il aperçut les yeux injectés de haine et de douleur de celui qui l’avait agressé : Ichi ! Encore sonné par l’impact qu’il venait bien malgré lui d’encaisser il tenta de se redresser, constatant avec déconvenue qu’une de ses côtes devait être fêlée, au vu de la douleur qui le traversait. Cependant, serrant les dents, il se releva et observa, incrédule, la scène macabre qui se déroulait devant lui : Ichi, à l’allure inhumaine et au regard pourpre, tenait en ses bras le corps ensanglanté d’Echidna. Il lui caressait tendrement le visage, ayant relevé quelques cheveux pour mieux pouvoir la distinguer, l’embrasser. Mais ses yeux se clorent, définitivement, des larmes maculant leurs visages à tous deux, larmes de sang, d’adieu, de douleur…

 

Puis s’ensuivit la terreur, Nachi ne comprenant plus rien à la situation. Son frère, Chevalier d’Athéna détenteur de l’armure de l’Hydre, se retourna et, entouré de son cosmos cristallin, l’assaillit violemment en invoquant une technique qui lui était totalement inconnue : le souffle glacial de l’Hydre. Une véritable pluie de coups s’abattit prestement, n’épargnant pas un centimètre carré de sa personne. Tout son corps n’était que plaie, sa cuirasse ayant été totalement déchirée. Ce fut comme si une tempête rageuse violemment éclata : Nachi sentit des griffes lui perforer la peau tout en subissant la bise glaciale d’un froid insidieux. Le supplice était inhumain : les griffes de l’Hydre transperçaient sa chair, distillant en son sang le venin mortel, tandis que la glace émise par Ichi recouvrait immédiatement ses plaies ouvertes, le destinant ainsi à un supplice plus long encore…

 

Mais, sur le point de céder, une voix claire et impérieuse lui parla à travers de douces émanations de cosmos. Ce cosmos n’était pas bonté, à l’inverse de celui d’Athéna, mais plutôt mélancolie, froide résignation et encouragements secrets, infime lueur d’un espoir terré au fond des ténèbres. Perséphone. Ainsi donc la déesse venait de lui rappeler que cette flamme d’espoir était William qui, au loin dans l’obscurité, attendait son retour triomphant.

 

Malgré la douleur des assauts subis, malgré la terreur que lui inspirait son assaillant, malgré l’incompréhension qui perdait sa raison, il inspira douloureusement une bouffée d’air tandis qu’une volonté supérieure libéra les portes entravées d’un ineffable cosmos. Nachi n’eut pas même la force d’invoquer le nom de son arcane, tant ses blessures le meurtrissaient, mais la puissance fulgurante qui l’accompagna repoussa Ichi qui encaissa violemment le Dead Howling. Ce dernier alla s’étaler au sol, inconscient. Cependant l’émissaire de Perséphone n’eut pas la force de l’achever, il sentait qu’en son frère quelque chose avait profondément changé. Une empreinte étrange marquait l’essence même de son cosmos, une puissance démesurée le secondait, le possédait même. Il prit alors la décision de s’enfuir, afin de récupérer ses forces, de penser ses blessures et d’échafauder un plan.

 

Peut-être Perséphone lui offrait-elle là l’opportunité de racheter ses fautes passées en sauvant la vie de son ancien compagnon d’armes ? Il l’espérait, de toute son âme. Ainsi s’éclipsa-t-il rapidement, laissant son frère inanimé aux mains de l’inconscience… Fatale erreur ! Une fois éveillé Ichi hurla toute sa rage en une titanesque déflagration de cosmos qui secoua la terre sur des kilomètres à la ronde. Nachi en eut des sueurs froides… mais ce ne fut rien en comparaison de ce qui l’attendait.

 

Deux jours s’étaient succédés depuis, deux jours où l’ex Chevalier du Loup, gravement blessé, était en permanence pisté par la bête féroce qui officiait sous l’apparence de son frère. Le venin accomplissait sa tâche, la fièvre s’emparant petit à petit de lui, l’éloignant parfois dans des délires dantesques. Deux fois déjà Ichi l’avait retrouvé, deux fois il avait pu, miraculeusement, en réchapper, au prix d’innombrables meurtrissures supplémentaires. A chaque fois la constellation du Cancer brillait, haute dans les cieux, de milles éclats, comme si elle s’évertuait à le protéger de loin…

 

Un crabe étendant ses pinces sur la Terre, prêt à se saisir de nos existences. Un crabe qui peut-être y est pour quelque chose dans la sauvegarde de ma vie ?

 

Et son esprit, délirant sous la fièvre, lui rappela que le Cancer y était effectivement pour quelque chose dans sa survie : n’était-ce pas le protégé de cette même constellation, Masque de Mort en personne, qui l’avait entraîné durant plusieurs mois ? Sans cela il aurait déjà succombé mille fois…

 

A présent, dissimulé là derrière ce rocher en cette nuit de pleine lune, l’adolescent s’arrêta pour reprendre son souffle, certain que l’ultime rencontre allait avoir lieu sous peu. Sa jambe, paralysée par le froid et le venin, le handicapait terriblement. Pourtant la plus grande gêne qu’il éprouvait n’était pas là : il avait une fièvre lourde qui menaçait de lui faire perdre connaissance à n’importe quel instant. Après tout ça faisait déjà un bon moment qu’il ne sentait plus son corps, mais sa tête, elle, restait la proie d’un incoercible étau.

 

Instinctivement, averti par son sixième sens, il se projeta de toutes ses forces sur le côté : le rocher qui l’abritait venait d’être anéanti. Il ne put que faire volte-face et se retrouver devant le visage enragé d’Ichi. Ce dernier l’agrippa par le col et le souleva de terre, impérieusement, un mince filet de bave coulant au coin des lèvres. Nachi, suffocant, eut toutefois l’occasion de murmurer ces paroles :

 

- Reprends-toi mon ami ? Ouvre les yeux !

- Mon ami ?! Connais-tu seulement la véritable signification de l’amitié ?

 

Nachi regarda son ancien frère d’armes, incrédule, saisi tout à coup d’une assommante stupeur.

 

- Tu… tu n’es pas sous emprise ?

- Quelle emprise ? La bête en moi m’a donné le pouvoir, mais jamais elle ne m’a véritablement contrôlé. En m’harmonisant avec ma constellation j’ai pris pleinement conscience du lourd fardeau propre à ceux nés différents : la solitude. Echidna fut la seule à m’avoir jamais aimé, d’un amour pur et sincère, celui qu’une mère porte envers son enfant… Et toi renégat, tu me l’as enlevée !

- Tu te mens à toi-même Ichi ! Echidna était malfaisante !

- Ni plus ni moins qu’une autre, rétorqua l’Hydra Saint sur un ton de défi. En vérité, sous son apparence monstrueuse ne se dissimulait rien d’autre qu’une femme rongée par la douleur. Elle a perdu tous les êtres qui lui étaient chers ! Ses enfants !

- Alors j’ai abrégé ses souffrances !

 

Un poing irisé de cosmos le percuta au visage, brutalement. Il perçut un bruit résonner à travers tout son crane : son nez venait d’être brisé. Puis il fut sauvagement précipité à quelques mètres.

 

- Pour qui te prends-tu donc Nachi ? Et dire que c’est nous que l’on traite de monstres, argua-t-il, le regard chargé de haine.

- Que t’a-t-elle fait ? Réponds ! Aurais-tu par hasard perdu toute raison ?!

- Ne me juge surtout pas. Le poids de tes fautes est autrement plus pesant que les miennes, preuve en est l’absence de ton armure !

- Chacun porte le poids de ses propres erreurs, pesta-t-il douloureusement.

- Crois-tu peut-être que je vais chercher à te comprendre, te plaindre même ? Nul d’entre vous, toi encore moins que les autres, n’a dans le cœur ce vide intense qui m’absorbe de jour en jour, m’emportant vers le néant. L’Hydre en moi te hait pour celle qui fut ton ordonnatrice : Athéna. Elle seule est responsable de la mort de nombre de ses pairs. Sa fureur est grande, tout comme sa soif de revanche. Mais moi plus encore te porte grief : tu as trahi tes devoirs sacrés, tu t’es mis au service d’une autre ! Je l’ai senti !

- Il est vrai que tu es un modèle pour tous les Chevaliers sacrés ! ironisa Nachi, un sourire sarcastique posé sur ses lèvres tuméfiées. Tu viens juste d’avouer que l’entité cosmique dont tu tires ton pouvoir est hostile à Athéna, mais quoi de plus normal ? Si tu t’obstines dans cette voie tu finiras comme Saga, scindé entre le bien et le mal !

- Je n’ai pas de leçon à recevoir d’un traître !

- Ni moi d’un hypocrite !

 

Une déflagration titanesque vint annihiler toute végétation sur plus de quinze mètres à la ronde. Les deux guerriers venaient de s’opposer dans un choc cosmique d’une déconcertante rapidité. En cet instant nul doute qu’ils avaient largement dépassé le potentiel de simples Chevaliers de Bronze. Cependant Nachi comprit vite qu’il était largement désavantagé par rapport à son agresseur : d’une il n’avait pas d’armure, et de deux il était grièvement blessé, mortellement peut-être. Ichi quant à lui n’arborait que des meurtrissures superficielles, il semblait encore en pleine possession de ses moyens. 

 

Avec une verve qui lui était inconnue jusqu’alors l’ex-dignitaire du Loup, crachant au sol des gerbes écarlates, hurla à l’intention de son adversaire :

 

- Et dire que je t’ai épargné parce que tu es mon frère ! Si j’avais su…

- En effet, peut-être aurais-tu mieux fait de m’achever ! Mais je ne t’ai jamais rien demandé que je sache !

- Alors tu ne m’en voudras pas j’en suis sûr.

 

Intensifiant sa puissance comme jamais, un loup titanesque apparut derrière son corps, à même sa cosmoénergie. Ichi, totalement hébété par la dantesque apparition crut défaillir lorsqu’il constata que le loup n’avait pas une, mais trois têtes bien distinctes. Un cri perçant le ramena alors à la réalité, Nachi l'interpellant vivement.

 

- Tu connaîtras l’honneur de succomber à ma plus puissante attaque ! Je la tiens tout droit de Masque de Mort et elle te sera fatale, indéniablement. Alors prépare-toi à mourir ! A cause de toutes ces blessures que tu m’as infligé mon corps ne peut plus contenir mon cosmos, c’est comme si… comme s’il cherchait à s’échapper en emportant tout sur son passage !

 

Il exécuta son arcane à la perfection sans entendre, dans le souffle puissant de son cosmos, le murmure de l’Hydra Saint :

 

- Je suis prêt à mourir depuis si longtemps déjà…

 

Quand les trois gueules du loup fantasmagorique s’ouvrirent simultanément, un seul son traversa encore l’air, atteignant Ichi complètement bouleversé : la voix assurée de Nachi.

 

- Que t’emporte en son antre l’infernal geôlier ! Inferno Cerberus Scream !

 

Un cri indéfinissable, ni totalement humain ni totalement animal, résonna à travers l’atmosphère apocalyptique, une sonorité tirant dans les extrêmes aigus, émiettant littéralement l’armure de l’Hydre. Ichi se tenait la tête entre les deux mains et hurlait de douleur, en écho au hurlement démoniaque. Trois sphères violacées, d’environ un mètre de diamètre chacune, prenaient naissance dans les gueules des trois loups déchaînés. Puis vint le coup de grâce. Le regard mauvais les canidés percèrent l’albinos de leur haine tout en vomissant sur lui leur extrême puissance.

 

Un bruit gigantesque, suivi d’une lumière aveuglante et de secousses monstrueuses, tels furent les effets de l’attaque meurtrière de Nachi. Une poussière dense virevoltait dans l’air, empêchant quiconque de se rendre compte de l’issue du combat. Lorsque celle-ci enfin retomba au sol, après plusieurs minutes d’attente désespérée, on put nettement discerner une longue traînée de sang dessinée au sol. En suivant la trace on retrouvait l’émissaire de Perséphone agenouillé auprès de son frère, étendu au sol, dolent. Ce dernier murmurait avec peine :

 

- Vois-tu Nachi, mon plus grand rêve aurait été de naître sous une autre étoile. Malheureusement personne ne peut aller à l’encontre de son destin… et le mien fait écho à celui de l’Hydre. Peur et répulsion naissent en mon sillage, et peu importent mes actes, fussent-ils glorieux et salutaires pour l’Humanité, au bout du compte je finirai seul. Je crois avoir compris Rhéa lorsqu’elle me disait :

 

 

« Loin, plus loin encore, se cache la lumière qui éclairera cette épreuve.

Et lorsqu’il fera son apparition, résigné tu devras affronter ta véritable destinée »

 

 

Ainsi, tel Héraclès défaisant l’Hydre pernicieuse, le Destin me vaincra, et je m’y plierai, résolu.

 

Son regard sembla se voiler, perdu au loin, en un monde connu de lui seul. Puis il reprit, fixant Nachi cette fois :

 

- Etrange similitude que celle-ci… Tel le fils de Zeus tu portais sur ton dos le cuir d’un animal mythique… Ainsi pour moi le Destin épouse ton visage.

 

Malgré leurs différences et ce qui venait de se passer, ce terrible duel, ces mots si durs échangés entre eux, Nachi ne put s’empêcher d’être triste pour celui qui gisait à terre, aux portes de la mort. Il s’abaissa alors à hauteur du visage du condamné et, le fixant fermement, lui posa alors cette question simple qui n’avait eu de vraie réponse :

 

- Pourquoi Ichi, pourquoi ? 

- Si l’Hydre a pu prendre tant d’ampleur et affermir son influence sur moi, c’est qu’en entrevoyant mon futur j’ai perdu ce qui fait la force d’un Chevalier d’Athéna, l’espoir. Dès lors j’ai cédé à la facilité. L’Hydre est puissante mais ce qui a fini de me convaincre est qu’elle, contrairement aux hommes, n’a aucun état d’âme. Elle n’est ni bonne ni mauvaise, n’a aucune notion de justice, d’honneur, ni culpabilité, ni peine, nul orgueil, rien de tout cela. Elle est juste force naturelle et insensible, aspirant à la vie, la survie. Je ne te demande pas pardon pour ce que j’ai fait, je ne regrette rien. Si j’avais pu te tuer je l’aurais fait, sans hésiter.

 

Nachi lui sourit pâlement, le regard affligé. Et Ichi de reprendre :

 

- Ca a marché, un instant… Je lui ai cédé ma personne de bonne grâce. Pourtant les maux de l’âme pèsent par l’humanité et transcendent la bestialité primale. J’ai voulu me fondre en l’Hydre, mais mes sentiments vont à l’encontre de l’instinct animal, renversant les barrières de la bête. Ma quête d’oubli fut vaine…

 

Il cracha du sang, son corps en proie à d’inquiétantes révulsions. De ses oreilles coulaient d’épais filets écarlates.

 

- Je ne suis plus à même de vivre, je n’en ai plus la force. Déjà je sens le froid de la mort remonter en moi pour figer à jamais mon cœur. Comme il sera doux de ne plus rien ressentir. Je vois à ton regard que tu éprouves de la pitié. Je te l’interdis ! Peut-être suis-je un lâche en me réjouissant de ma mort, mais la mort au moins ne me retient pas à la vie.

 

Le visage de William, suivi de celui de Perséphone, s’imposa d’emblée en l’esprit de Nachi.

 

- Comment… murmura-t-il.

- Il y a des vérités qui n’apparaissent qu’à l’extrême couchant de la vie… Je vous maudis Nachi, toi et tes frères, car vous n’avez su me voir tel que j’étais. Néanmoins, et malgré l’irrépressible haine qu’éprouve l’Hydre à son égard, je révère Athéna pour ce qu’elle continue d’apporter au monde, l’Espoir.

 

Il ferma les yeux, prenant une grande inspiration, avant de murmurer plus pour lui-même que pour l’émissaire de Perséphone :

 

- Ainsi donc Camus avait-il raison. Pour être parfaitement serein, atteindre son plein potentiel, il faut être capable de totalement taire ses sentiments. Mais taire ses émotions n’est-ce pas taire son humanité ?…

 

Et c’est sur cette ultime interrogation qu’il s’éteignit, âme esseulée déliée de son carcan de chair. Nachi avait accompli son terrible office : libérer son frère de la douleur qui lentement le consumait. Mais désormais il comprit. Il comprit qu’en agissant sous la bannière de Perséphone il était doté d’une mission double : alléger la peine des mortels et en payer le tribut en lui ramenant une âme. L’équilibre cosmique avait été respecté : il avait instauré la paix en échange de quoi il avait pris une vie… L’Impératrice des Enfers ne faisait jamais rien gratuitement.

 

Quelques instants plus tard il s’écroula à son tour, succombant à ses blessures. Cependant dans ses obscurs cauchemars subsistait toujours une intense lueur le rappelant à la vie, une main tendue en signe de soutien : la preuve que quelque part ailleurs il était attendu.

 

Plusieurs heures plus tard il s’éveilla enfin et, endurant courageusement le calvaire que lui imposait son corps, il se mit en tête d’ériger une digne sépulture au feu Chevalier de l’Hydre. Tout en creusant sa tombe il pensa à son retour à Giudecca, désireux de revoir enfin William.

 

La main tendue… pensa-t-il

 

Une fois les derniers sacrements prodigués il s’en alla tant bien que mal, regagnant le puits qui le ramènerait aux Enfers.

 

L’inconnu voyageur passant sous ce saule, au bord d’un lac, aurait pu y apercevoir une fine stèle de bois sur laquelle était grossièrement gravés ces quelques mots, poignant épitaphe :

 

 

« Ci-gît Ichi, Chevalier de l’Hydre, mort dans la gloire.

A un frère, homme désabusé, mort sans espoir… »

 

 

 

Une sombre silhouette, le visage creusé par la douleur, chutait dans un interminable gouffre obscur. Un être solitaire, dans la vie comme dans la mort, réalisait une terrifiante descente dans le puits des âmes, le Meikai. Il atterrit violemment sur un monceau de chair en putréfaction, de corps sectionnés, de membres épars… Là où il se trouvait il n’avait déjà plus connaissance de rien : il était trépassé, totalement soumis au Royaume de l’Après-vie. Et pourtant, malgré sa léthargie, un pâle sourire illumina son visage lorsqu’une main spectrale tendrement saisit la sienne. Une silhouette vipérine, vaguement féminine, se dessina à ses côtés. Echidna…