Chapitre 21 : A l’aube
du septième jour
Un lieu dénué de toute lumière extérieure. Ici, tout semblait reluire de l’intérieur, non pas d’une lueur astrale, mais d’une luminescence végétale, photogène, émanant des plantes éparses. Harmonieusement, elles avaient pris possession de cet espace clos à l’atmosphère tiède et bienveillante.
Ca et là sur les murs se dessinaient d’archaïques fresques représentant des scènes de la vie des divinités grecques, mais elles n’avaient plus l’éclat de leurs premiers jours : décolorées et rongées par le temps, la plupart étaient voilées de lianes qui s’ingéniaient à s’entrecroiser en un ballet de concorde et à se figer à jamais dans la gravure de la roche ancestrale.
Puis il posa son regard sur la voûte translucide qui laissait poindre les cieux, et il se rappela à quel point il était infime en comparaison de l’univers. Ce ne fut pas l’empyrée qu’il distingua, mais l’étendue du cosmos, revêtant des teintes sombres oscillant entre pourpre et ténèbres. Cet espace vide de tout, dénué de vie et paradoxalement fontaine de création, semblait le happer vivant, lui faisant perdre pied de par sa majesté. Ce fut soudain comme si le néant de l’univers voulait l’écraser sous son talon afin de lui prouver quelle était sa grandeur. Un frisson d’angoisse le saisit, marquant temporairement sa chair. Lorsqu’une main rassurante se posa sur son bras, douce et chaleureuse.
Détournant le regard il aperçut celle qui depuis le début de leur quête les avait guidés et conseillés : la titanide Rhéa. En un sourire qui accentua le pli de ses rides, lui octroyant un charme tout particulier, elle lui murmura sur le ton de la confidence :
- Ne crains rien va, malgré leur mépris pour nous ces deux là sont impuissants depuis bien longtemps déjà. Ils tentent parfois de se manifester, mais leurs pouvoirs sont éteints depuis des millénaires.
- De… de qui parlez-vous ?
Elle le dévisagea en une moue stupéfaite, avant de laisser glisser, indulgente :
- Il est vrai que les mortels ont tendance à perdre la mémoire de leurs anciens. Sache que ce que tu viens de ressentir n’est autre que la rémanence de l’énergie déchue de nos aïeux, les Créateurs. A eux deux ils ont engendré le monde et tout ce qui le compose : aussi bien les concepts immatériels que toutes les créations tangibles. Que ce soit la Nuit, la Vieillesse, le Combat, le Meurtre, la Souffrance ou la Mort, mais également la Joie, l’Amitié, la Compassion, l’Espoir ou l’Amour : rien ne serait sans eux, pas même nous, titans, dieux ou mortels. Ils sont à l’origine des planètes et des étoiles, peut-être même du cosmos lui-même. En vérité nous ne l’avons jamais su, car personne, pas même le grand Zeus, n’a su pouvoir communiquer avec eux. Leur secret était perdu déjà bien avant ma naissance…
Le Chevalier du dragon buvait ses paroles avec quiétude, fasciné par le savoir ancestral de cette femme à l’ineffable expérience, cette titanide, aïeule de Zeus lui-même.
- Si autrefois nous aurions dû nous incliner devant leur pouvoir, reprit Rhéa, à présent nous nous devons de les révérer, simplement car ils sont nos ancêtres, Obscurité et Chaos.
- Obscurité et Chaos… répéta Shiryu, profondément ébranlé.
- Et oui mon enfant, Obscurité et Chaos. Avec l’aide de la Nature ils nous ont enfantés, sans avoir aucune notion de bien ou de mal, ces derniers n’existant pas pour eux. Ils n’avaient qu’une aspiration : la création.
- Pourtant, rétorqua le Dragon, ils auraient dû se douter qu’en engendrant le Meurtre, la Vieillesse ou encore la Mort, ils nuiraient à leurs propres œuvres.
- Détrompe-toi Chevalier. En un monde dénué de tout le mal est imperceptible. Certains d’entre nous suggérèrent que ce dernier était antérieur à la création et insuffla à Chaos et Obscurité tous les maux propres à l’univers, mais personnellement je n’en crois rien. En vérité pour perdurer tout concept doit vivre à travers son contraire. Que serait l’amitié si nous ne pouvions la percevoir à travers l’inimitié que nous entretenons pour d’autres ? Si nous avons conscience de nos sentiments et de tout ce qui nous entoure, c’est uniquement car nous nous repérons par rapport à leurs inverses. Ma mère Gaïa avait coutume de nous conter, à moi et mes frères et sœurs, que si le Soleil ne s’était jamais levé nous vivrions dans un monde de ténèbres et que jamais la lumière ne nous manquerait, tout simplement car nous ne la connaîtrions pas. Nous étions jeunes et nous ne la comprenions pas alors. Mon frère Hypérion, encore garçonnet, répliquait à chaque fois triomphalement que si la lumière n’avait pas existé, il l’aurait lui-même inventée. C’est un peu ce rêve qu’il a accompli en engendrant trois enfants de lumière. Enfin… Je m’égare je m’égare.
Shiryu crut distinguer en son regard l’éclat naissant de larmes amères, mais si tel fut le cas, elle les réprima instinctivement. Cependant l’évocation de sa jeunesse avait très probablement éveillé en elle de vielles blessures et surtout, une mélancolie pesante, de celles qui font ressortir notre présent comme fade et sans saveur. Et c’est pour étouffer le chagrin naissant de la divinité ancestrale que le jeune mortel lui souffla, confiant :
- Vous avez du connaître bien des maux alors pour être si pleine de bonté et d’amour. Jusqu’ici toutes les déités auxquelles nous avons eu à faire étaient rongées par une dévorante ambition, une soif de pouvoir, ou encore une folie pure. Il m’est arrivé de croire qu’Athéna était l’unique représentante de la bienfaisance divine. Visiblement, je m’étais trompé…
Elle l’observa gravement, avant d’éclater de rire. Au bout de quelques secondes elle reprit son sérieux et déclara, impassible :
- J’apprécie ce compliment qui, j’en suis sûre, était sincère. Cependant ne te fie pas toujours à ce que t’inspire ton cœur. Si j’ai hérité du titre de Gardienne du Sommeil des dieux c’était non seulement pour ma bienveillance, mais également pour racheter mes fautes passées. J’ai moi aussi commis des méfaits. Assurer cette noble tâche est certes un privilège, mais elle me condamne à demeurer solitaire et écartée du monde réel… pour l’éternité.
Ses derniers mots refroidirent l‘atmosphère bien plus encore que n’aurait pu le faire un Chevalier des glaces. Le Saint avait été heurté au plus profond de lui-même par cette ignoble révélation. Rhéa semblait bien déterminée à assumer son rôle, jusqu’à la fin des âges, et le jeune homme d’à peine quinze ans salua son immense courage et la dévotion dont elle faisait preuve. Il chercha au fond de son cœur la réponse, mais elle ne vint pas : il ne saurait jamais si lui aurait cette force. Cependant, puisant dans ses dernières réserves, il ajouta :
- Je ne peux que plus encore vous admirer alors. L’éternité est un poids prompt à renverser toute résolution, même la plus inébranlable, tandis que vous, vous demeurez fidèle à votre devoir, tel un arbre centenaire qui jamais ne rompt.
Il ne récolta pour toute réponse qu’un pâle sourire.
- En parlant de devoir… Il va être temps d’assumer le vôtre, décréta la Terre-Mère. Je crois que tes frères arrivent.
A cet instant sept portes s’ouvrirent simultanément, desquelles émergèrent ses pairs accompagnés chacun d’une réplique de Rhéa. Son don d’ubiquité était décidément quelque chose de très déstabilisant, car chaque Chevalier réprima avec force la stupeur qui l’envahit alors, notamment lorsque les huit silhouettes disparurent pour n’en former plus qu’une, au centre de l’immense salle.
Là elle les enjoignit à la rejoindre, chose qu’ils firent prestement, avant que Shun, encore affaibli par son terrible combat face à Diomède, ne lui pose la question qu’elle redoutait tant :
- Rhéa, où sont donc Nachi, Ban et Ichi ?
Elle plongea son regard affligé dans les pupilles azurées du jeune homme. Sa candeur lui renvoya, implacable, l’écho de sa propre culpabilité. Car même si son devoir la condamnait à n’être que l’arbitre impartiale, elle ne pouvait y voir là que la forme d’un échec personnel, celui de n’avoir su prendre soin d’eux.
- Je suis navrée Chevalier, ils sont morts en accomplissant ce pour quoi ils étaient venus, murmura-t-elle en hochant la tête, sombrement.
Une épée tranchante perfora le cœur innocent des huit guerriers présents. Chacun réagit à sa manière : tandis que certains s’écroulèrent, des larmes maculant leur visage, d’autres restèrent impartiaux, mais non moins touchés cependant. Les mots n’avaient guère plus d’importance alors, car dans l’adversité chacun se sentait uni aux autres, à travers cette tristesse qui les submergeait tous.
Seule June était restée un peu à l’écart, observant tour à tour ses compagnons. Shun s’était blotti dans les bras de son frère, tandis que Jabu était tombé à genoux, le regard vide. Hyoga quant à lui restait impassible, le bleu de ses yeux dénotant à lui seul l’affliction qui l’habitait. Il en était de même pour Geki qui serrait le poing de rage. Quant à Seiya, des larmes maculaient son visage, à l’instar de Shiryu, qui adressait mentalement ses ultimes adieux à ses frères d’armes tombés au combat.
Ils restèrent ainsi quelques minutes, avant que Rhéa ne reprenne, grave :
- Relevez-vous mes enfants, le temps de pleurer vos compagnons n’est pas encore venu. Il vous reste encore une épreuve à accomplir.
Tous relevèrent simultanément les yeux vers elle, las, tandis qu’elle continua :
- Jusqu’ici vous avez su faire preuve d’une inébranlable foi et d’un courage rarement égalé, mais le pire reste devant vous : il vous faudra venir à bout du douzième des travaux, l’ultime, celui qui vous permettra de quérir l’urne d’Athéna.
Un silence pesant était tombé sur la salle, telle une chape de plomb recouvrant non seulement l’air, mais également leur esprit, car tous avaient ignoré jusqu’alors qu’il leur faudrait encore se battre. Lisant parfaitement en leur cœur ouvert, elle reprit la parole.
- Il y avait effectivement dix épreuves originelles à accomplir. Néanmoins Héraclès vit deux victoires à ses épreuves refusées, voilà pourquoi il lui fallut en accomplir douze. La coutume est restée, douze ayant une symbolique bien plus riche que dix…
Elle se plongea dans un état semi-apathique, avant que Seiya ne la coupe dans ses visions :
- Grande mère des dieux, vous qui nous avez guidés à travers nos épreuves, pouvez-vous nous révéler ce qui nous attend ?
- Malheureusement non mon enfant, moins encore que pour vos travaux passés. Cependant je ne pense pas transgresser les immuables règles divines si je vous confie ceci : la victoire se trouve en chacun de vous, vous êtes à la fois votre plus grande force et votre plus certaine faiblesse.
Tous inclinèrent la tête devant les paroles sibyllines de l’aïeule olympienne. Puis l’instant fatidique arriva, cet instant où elle tendit sa main paume tendue en direction d’une arche millénaire surplombant une porte scellée recouverte de lichens et de plantes de toutes sortes. De son corps émana une puissance prodigieuse, peut-être plus majestueuse encore que celle d’Athéna, qui alla percuter l’issue close par le temps et la nature. Les battants s’ouvrirent, lentement, en un bruit strident de métal rayant le sol. Un nuage de poussière s’échappa de la sombre ouverture, tandis que les innombrables végétaux se détachèrent, broyés par le mouvement. Et là Rhéa, irradiante d’émeraude, tonna d’une voix puissante, tandis que son corps sembla se redresser et les dominer tous :
- L’aube du septième jour est arrivée ! Précipitez-vous mes enfants. Précipitez-vous et délivrez votre déesse d’amour !
Lorsqu’ils plongèrent leur regard dans celui de la titanide, ses pupilles n’étaient plus ni vertes ni même ocres, mais parcourues d’éclats apocalyptiques semblables à des éclairs lui transperçant l’iris. Si jamais ils avaient encore eu des doutes quant à son identité, à présent plus aucuns ne subsistaient : elle portait bien en son sein la puissance foudroyante de Zeus, le tumulte intérieur de Poséidon, et la sombre mélancolie d’Hadès. Tout comme l’indéniable vertu d’Hestia, l’implacable fidélité d’Héra, et le souci de pérennité absolue de Déméter. En vérité elle était la somme conjuguée de ses enfants, leur souveraine quintessence.
Intensifiant leur cosmoénergie ils convoquèrent leurs armures qui vinrent les recouvrir et leur apporter chaleur et protection. Et tandis que tous coururent promptement afin de s’engouffrer dans l’issue maudite, Shun seul se retourna et rebroussa chemin, apercevant sa camarade d’enfance dénuée de sa protection, immobile et prostrée.
- Qu’y a-t-il June ? Serais-tu encore blessée ?
Elle le fixa à travers le masque impassible que Rhéa lui avait offert, le précédent ayant été détruit lors de son épreuve. S’il lui arrivait de maudire cette loi des masques, elle fut heureuse cette fois qu’il soit là pour la dissimuler aux yeux de son plus fervent ami. Elle n’aurait pas supporté de le voir la juger, même si elle savait que jamais il ne la condamnerait. Des larmes s’échappèrent bien malgré elle, se consumant entre sa peau et l’albâtre recouvrant son visage. Elle murmura alors :
- Il n’y a rien Shun, plus rien justement. J’ai fait le serment de ne plus jamais revêtir mon armure. Sais-tu que… que j’ai tué une innocente, éclata-t-elle en sanglots tout en s’effondrant au sol.
Le Chevalier d’Andromède s’agenouilla alors et, tendrement, ôta le masque de son amie, découvrant les diamants lacrymaux qui illuminaient ses joues rosies par l’émotion. Là il la prit dans ses bras et lui souffla, tendrement, comme seul un frère pourrait le faire :
- J’ai espéré que ce moment n’arrive jamais, mais tu es Chevalier, à mon égal. Il m’arrive souvent de revoir le visage de ceux à qui j’ai enlevé la vie, et j’ai compris récemment que c’était avant tout faire preuve d’humanité que de se souvenir. Seuls les êtres maléfiques ne ressentent rien en tuant. En étant ainsi heurtée tu montres à quel point tu portes la bonté en toi. Nous n’avons pas beaucoup de temps, le sort d’Athéna dépend de nous, mais laisse-moi juste te rapporter les paroles de Taygète, une jeune nymphe rencontrée lors de mon épreuve :
« Souvent les plus grands hommes ont dû se battre et tuer pour redonner au monde un nouvel éclat de pureté, car telle est l’ignoble tragédie qui souvent s’impose aux êtres les plus exceptionnels : l’obligation de se battre pour faire régner la justice de leur cause. »
-
Comprends-tu maintenant ce qu’il te reste à faire ?
Elle
se perdit dans le bleu de ses yeux, avant de se blottir tout contre lui. Là
elle lui susurra, douloureusement :
-
Je ne peux pas Shun, je ne peux plus… C’est au-dessus de mes forces. Je suis
désolée.
Là
il la repoussa délicatement, avant de déposer un chaste baiser sur sa joue et
de lui sourire.
-
J’ai confiance June.
Puis,
sans plus se retourner, il s’en alla
rejoindre ses frères dans la tourmente de cette ultime épreuve. La jeune femme
quant à elle demeura immobile, fixant la silhouette de celui qu’elle
considérait comme son frère, jusqu’à ce qu’elle disparaisse au loin, dans les
ténèbres de l’issue damnée.
Quelque
peu à l’écart Rhéa avait observé la scène sans mot dire. Un frisson venait de
parcourir son échine.
Tous ont leur rôle à jouer dans cette épreuve, la prophétie est claire : June est la huitième sans qui rien ne sera possible, car il faut absolument être huit, nombre du salut et de la régénération, symbole de résurrection, de transfiguration, et annonce de l’ère future éternelle… Il est clair que la résurrection vise Athéna, quant à la transfiguration, il ne fait aucun doute qu’elle désigne les Chevaliers. En ce qui concerne l’ère future éternelle… je ne sais que penser. Athéna serait-elle celle qui mettra définitivement un terme à la folie destructrice du Mal ? En ce cas June seule par son inaction pourrait être à l’origine de la perte de l’Humanité. Mais je ne peux agir, elle doit prendre conscience de son rôle par elle-même. Et dire que le Destin repose entre ses mains, tout autant qu’entre celles de sept autres mortels…
Sur
ce elle ferma les yeux et se laissa choir sur son majestueux trône. Là elle se
concentra en vue de distinguer où en étaient les sept Chevaliers d’Athéna.
*
* *
Ils
n’avaient aucune notion de la distance qu’ils avaient pu parcourir jusqu’alors,
ni même du temps que cela avait pu leur prendre. Une fois la porte franchie ils
s’étaient retrouvés dans un couloir de calcaire ivoirin duquel n’émanait aucune
lumière. Usant de leur cosmoénergie pour s’éclairer dans cet univers
souterrain, chacun songeait au fait que si jamais un ennemi se présentait à eux
dans ce dédale de pierre, ils leur seraient difficile de faire face vu
l’exiguïté des lieux. Mais bientôt une lueur aveuglante se profila au loin,
évident signe d’un extérieur qui n’allait plus tarder à être atteint. Dès lors
la fine armée pu ravaler ses craintes d’une embuscade et se précipiter vers la
lumière.
Ils
arrivèrent ainsi à flanc de rocher, endroit duquel un spectacle saisissant
s’offrit à leur regard : devant eux en contrebas s’étendait, magnifique,
un parterre d’ébène reflétant les innombrables étoiles parsemant les cieux
obscurs. Le bruit flou et régulier des vagues s’écrasant sur le sable fin
tranchait avec le silence notable qui semblait peser, lourd de sens, sur ces
lieux divins, et personne, pas même Seiya d’habitude si prolixe, ne désirait
briser la magie de l’endroit. Mais le devoir n’attend pas, et l’enjeu était
capital.
Le
Chevalier Pégase déploya alors ses ailes et se laissa sereinement glisser sur
l’air, avant d’atterrir avec grâce sur la plage parsemée d’éclats d’or et
d’argent. Le rejoignirent bientôt ses frères, à l’exception de Geki et de Jabu
qui ne bénéficiaient pas d’armures telles celles de leurs compagnons. Ils se
contentèrent donc de descendre à même la roche escarpée, essayant tant bien que
mal de ne pas chuter.
Malgré
l’âpre peine qui les étreignait toujours, Seiya ne put s’empêcher de glisser
une remarque plaisante aux deux Chevaliers de bronze retardataires, ce qui ne
manqua pas de détendre un peu l’atmosphère électrisée par l’imminence d’une
lutte. Lutte qui ne tarderait pas si l’on en croyait les éclairs qui
s’amassèrent soudain au loin, à quelques kilomètres à peine, tandis qu’une
lueur irisée s’élevait dans les airs, telle l’impétueuse flamme d’une ardente
provocation.
Avec
toute la verve de leur foi, ils s’élancèrent simultanément pour répondre à la
furieuse exhortation. Seule derrière eux flottait encore, telle l’écharpe
d'Iris, la rémanence de leur cosmos. C’est dire à quel point ils se
précipitèrent… Jusqu’à ce que la chaîne d’Andromède promptement s’élance pour
stopper les Chevaliers dans leur course, juste à temps pour éviter l’attaque
phénoménale qui trancha profondément le sol à quelques centimètres d’eux.
Ils
n’eurent pas même le temps de se demander qui avait été l’auteur de cette
agression que déjà il paraissait sur le parvis d’un colossal temple de marbre,
tout auréolé d’un cosmos emprunt d’animalité. Il leur était arrivé par le passé
d’être confrontés à des ennemis étranges, aussi bien physiquement que
mentalement, mais l’être qu’ils avaient devant eux n’avait rien en commun avec
ceux qu’ils avaient déjà pu rencontrer.
Il
se dressait de toute sa hauteur, fier et menaçant, les fixant de ses petits
yeux noirs qui ne laissaient transparaître qu’une lueur bestiale. Car
justement, si son corps nu, trapu et massif était à n’en pas douter celui d’un
homme, sa tête quant à elle était celle d’un sanglier, triangulaire,
volumineuse, et surtout pourvue de défenses tranchantes et pointues. Le
contraste entre la peau imberbe et bronzée du corps d’homme et le visage velu
et menaçant du suidé était vraiment saisissant. Jabu ne put réprimer un
frisson, tel celui qu’il avait ressenti la première fois qu’il avait eu Diomède
face à lui.
Cependant
la stupéfaction ne s’arrêta pas là, car lorsque la créature déchaîna sa
puissance moirée, elle souffla les Chevaliers à plusieurs mètres, faisant
trembler les colonnes du temple ainsi que la terre sur laquelle il reposait.
Ikki n’en croyait pas ses yeux : à lui seul cet être devait être aussi
puissant qu’eux tous réunis, si ce n’était plus encore. Mais qu’était-il
donc ?
La
réponse vint rapidement lorsque la gueule de sanglier s’ouvrit pour laisser
s’échapper un avertissement sans
équivoques : un hurlement sauvage. S’ensuivit un écho psychique qui se
répercuta à travers leur pensées à tous :
-
Partez étrangers, on vous subirez l’implacable courroux de Valédar, gardien des
innombrables artéfacts servant d'asile aux dieux endormis.
Sur
ce il plaqua son regard sur le Chevalier le plus proche, avant de tendre le
bras en sa direction et d’envoyer à son encontre un trait d’énergie brute
clairement destiné à le broyer. Shiryu eut à peine le temps de se protéger
grâce à son bouclier que déjà il subissait l’impact de ce formidable coup. Il
recula sur plusieurs dizaines de mètres, les pieds solidement ancrés au sol,
avant de céder à la pression et de se laisser aller dans les airs, pour
retomber dans l’écume mourante des vagues marines. Etourdi, il se releva
promptement avant d’assister, impuissant, à la désagrégation de sa défense
réputée indestructible : son bouclier était tombé en miettes.
Pendant
ce temps là l’implacable gardien avait déjà été détourné de Shiryu par
l’attaque conjuguée de Hyoga et de Seiya. Les météores de ce dernier avaient
été recouverts par la poussière de diamant, conférant à l’attaque du Chevalier
Pégase une puissance inimaginable, de véritables impacts glacés se dessinant à
même la chair de Valédar, le frappant tout en l’immobilisant dans un carcan de
givre. Mais ce dernier ne chercha même pas à esquiver. Quand l’assaut prit fin
les traces dessinées sur sa peau semblèrent s’évanouir, comme la glace
s’écoulant déjà le long de son corps. Ils en restèrent tous cois. Non seulement
cette créature semblait détenir une puissance divine, mais en plus elle était
dotée d’une évidente invulnérabilité, ce qui expliquait qu’elle ne portait aucune
armure.
Lorsque
sa voix de stentor résonna à nouveau, en même temps qu’un éclair zébra le
ciel :
-
Partez ! Ou mourez sous la puissance de Valédar le protecteur !
-
Jamais ! hurla Jabu, le destin du monde dépend de la libération d’Athéna.
Alors laisse-nous passer !
Valédar
lui jeta un regard noir, empli de folie, avant de déchaîner à nouveau sa toute
puissance, soufflant les guerriers alertes qui lui faisaient face. Même la
chaîne d’Andromède ne put endiguer sa force : elle céda, perdant toute vigueur,
avant d’être emportée, à l’instar de son possesseur.
Geki
se releva pourtant, accompagné du Saint de la Licorne. Ces derniers n’eurent
qu’à croiser leur regard pour saisir ce qu’il leur restait à faire. Depuis le
commencement des batailles ils n’avaient été qu’un poids, un fardeau traîné
derrière Seiya et ses quatre compagnons. Tandis que ces derniers partaient au
front, sur le champ de bataille, eux restaient à l’arrière, fragiles et
vulnérables, à attendre, sans même risquer leur vie. Et malgré cela ils se
prétendaient Chevaliers… Tous deux avaient soif de reconnaissance, désiraient
se montrer dignes, dignes d’Athéna, dignes de ceux qu’ils aimaient.
Alors
Jabu songea à Abdéros, son tendre ami qu’il venait de retrouver et qui
l’attendait là-bas, dans l’antre perdue de Rhéa. Et sans qu’il ne s’en rende
compte son esprit rejoignit celui de Geki en une pensée commune pour leurs
frères tombés au combat, ces compagnons qu’ils ne connaissaient pas tout à
fait, mais qu’ils avaient appris à apprécier, malgré tout.
Lorsque
Seiya fit brûler son cosmos, prêt à repartir à l’assaut, il suffit d’un geste
de son ancien rival pour qu’il comprenne qu’à présent il n’avait plus à
intervenir. Il connaissait ces yeux, les yeux de la volonté toute puissante,
celle de vaincre ou de mourir, inconditionnellement, sans peur ni appréhension.
-
Il est temps Seiya, temps que j’honore mon serment de Chevalier envers Athéna.
J’ai trop souffert d’orgueil et d’immaturité, maintenant je dois faire face à
ma destinée.
-
Jabu… murmura Pégase.
-
Il a raison, intervint Geki, vous avez déjà trop endurés pour Athéna. Lorsque
vous avez affronté tour à tour les chevaliers noirs, ceux d’argent, puis
finalement les Saints d’or, nous n’avons su vous être d’aucune aide. Puis vous
êtes allés défier Poséidon pour délivrer Saori, avant de sombrer dans le noir
royaume d’Hadès et de vous battre contre son Empereur. Là encore nous étions
impuissants.
Il
baissa la tête, visiblement ébranlé d’avoir eu à exprimer devant tous cette
douloureuse évidence, avant de reprendre :
-
A nous maintenant de vous prouver que nous sommes dignes d’elle, dignes de la
foi qu’elle a placée en nous. Vous êtes notre dernier espoir. Elle aura encore
besoin de vous, pas de nous…
A
l’unisson les cosmos de la Licorne et de la Grande Ourse se déployèrent,
roulant telles deux vagues étrangères, s’apprivoisant mutuellement en un ballet
cosmique teinté de violine et de bleu vespéral. Cette force gonflait, encore et
encore, tel le volcan en furie duquel la lave monte, lentement, avant le
cataclysme final.
Geki
observait son adversaire mais derrière lui, en filigrane, se déployait toute sa
mémoire, du plus ancien de ses souvenirs jusqu’au plus récent. Il revit son
enfance à l’orphelinat, ses rudes années d’entraînement dans les Rocheuses et
enfin, le premier jour où il revêtit son armure. Insouciant, fier, il pensait
être l’homme le plus puissant sur cette planète. S’ensuivit tourments,
désillusions, sentiment d’inutilité, de vulgaire faiblesse. Et contre toute
attente la renaissance, incarnée par ce Chevalier flamboyant aux larges mains
et au corps de colosse : Aldébaran du Taureau, son mentor. Grâce à lui il
avait pu ressentir la flamme de l’ultime cosmos, ce pouvoir incommensurable et
éternel, même dans la mort… Ban, son plus fidèle compagnon, son frère… Lui
avait compris l’inégalable puissance que permettait de déployer le sacrifice,
le don de soi sans plus aucunes barrières, pas même celle du trépas. Tant de
doutes et pourtant, maintenant, la certitude qu’il fallait se battre, encore et
encore, pour honorer la mémoire des défunts, non seulement le Chevalier du
Lionnet, mais toute les autres avant lui, tous ceux qui s’étaient sacrifiés
pour Athéna et dont il portait aujourd’hui le poids du souvenir.
Résonnèrent
alors, lourdes de sens, les paroles d’Ox, ce Chevalier renégat rongé par la
culpabilité :
« Perdre un être cher est certes douloureux mais honorer sa mémoire est tâche bien plus
ardue que de laisser libre cours à sa peine. »
Et
cela il le savait, maintenant il l’avait compris, bien plus encore
qu’auparavant. Tandis qu’il faisait face à Valédar, incarnation d’une force
pure et destructrice, il comprenait enfin toute la portée de ces paroles. S’il
devait mourir, alors il mourrait, mais plus encore que de se sacrifier pour
Athéna et l’Humanité qu’elle défendait, il se sacrifierait pour tous ceux qui
se sont donnés avant lui, tous ceux qui ont choisi le péril, car sur les
chemins sans risques, on envoie que les faibles. Et il n’était plus un
faible !
Alors
il jeta un dernier regard à ses compagnons en retrait et ferma les yeux, prêt à
laisser s’échapper l’expression de sa plus pure volonté : l’anéantissement
du dernier obstacle entre les Saints et leur déesse.
Shun
voulut s’interposer, les empêcher de courir à leur perte, mais son aîné lui
intima l’ordre de rester sur place : les deux Chevaliers avaient pris une
irrémédiable décision, désormais, ils ne pourraient plus rien faire pour eux.
Et c’est d’une impulsion commune que Jabu et Geki se précipitèrent sur le
terrible Valédar.
Ils
ne prononcèrent pas le nom de leur arcane, ils n’en avaient plus besoin. Aucun
des deux ne s’attendait à ce qu’elles puissent s’avérer efficaces. Cette fois
ils iraient plus loin, bien plus loin, au-delà de la force, au-delà de la vie,
puisant dans leur essence profonde, dans la quintessence de leur être.
Une
lueur ardente brûlait dans le regard infaillible de Jabu, tandis qu’il se
précipitait, torche cosmique, sur son indomptable adversaire.
Au nom de la dévotion que j’ai pour vous, au nom de toute
cette ferveur, cette inébranlable adoration que j’entretiens à votre égard, ma
déesse, toi, Saori… Pour tout cela je n’hésiterai pas. J’ai cru milles fois
mourir face à Diomède, mais une ultime chance m’a été octroyée. Pourtant je
m’étais fait à l’idée de la mort, elle m’a frôlée de ses doigts glacés… Et
maintenant je la vois, là, qui se présente à moi. Son visage radieux se confond
avec le tien, Valédar. Elle me sourit. Je n’ai pas peur. C’est un peu grâce à
elle que je suis en mesure de déchaîner toute ma puissance. Elle est si belle…
Brûle mon cosmos, brûle, que mon corps se consume et que mon âme flamboie, dans
un ultime but, la sauvegarde d’Athéna !
La
déflagration fut titanesque. Les Chevaliers divins furent aveuglés avant d’être
soufflés par le choc destructeur. Jabu et Geki s’étaient embrasés en faisant
appel à leur ultime cosmos, celui qui ne se manifeste qu’à l’orée de la mort,
cette énergie dont on dit qu’elle ébranlerait même un dieu… Il n’y avait donc
aucune chance qu’ils en ressortent vivants. Car pour ainsi déchaîner
l’apocalypse ils avaient dû puiser dans leur microcosme, et le souffle d’infini
ne pouvait être invoqué sans la destruction de l’enveloppe charnelle.
Ailleurs,
en un lieu à part, deux traînées lacrymales maculaient le visage sans âge d’une
divinité dévastée. Rhéa désirait la perte de Valédar, mais elle savait
pertinemment qu’elle-même était incapable de le vaincre. Sa pensée voguait
entre deux mondes, le sien propre, et celui des Chevaliers divins, braves
frères dévastés par de nouvelles pertes. Ses larmes coulèrent sans qu’elle
veuille les réprimer. Cette fois elle ne mettrait pas en veille ses dons
empathiques, quitte à endurer la peine cumulée des cinq survivants. Ainsi
participait-elle, à sa manière, au combat.
Et lorsque
vaincront la Dévotion et la Mémoire, faillira celle de leur ennemi. La marche
se poursuit, inlassablement, vers le dénouement final. Valédar le tout
puissant, Valédar le destructeur, puisses-tu t’éteindre grâce à eux… Mais
auront-ils la force, ou au contraire, sauront-ils l’abandonner ?…
Puis elle se reconcentra,
âprement, pour se fondre à nouveau dans les sentiments des Saints.
Lorsqu’ils se relevèrent,
l’aveuglante lumière succédant à la déflagration s’était évanouie. Dans leur
esprit flottait l’écho de la dernière pensée des sacrifiés :
« Pour la mémoire des anciens et
l’infinie dévotion en Athéna. »
Guidés par ce laïus ils
distinguèrent enfin les effets de ce déchaînement de forces. Un cratère avait
éventé le sol et la forêt avait été dévastée. Quant au fanum dédié au repos des
dieux, il avait était épargné, car telle était la volonté des dieux : il
avait été érigé par leur résolution commune, par conséquent il ne pouvait être
détruit que par son analogue. Ainsi demeurait-il indestructible, à jamais.
Seul le souffle iodé du
vent ramenant les doux embruns du grand large marin se faisait encore sentir.
La brise… Il ne restait plus que cela, ça et le battement de leur cœur, qui
résonnait à travers tout leur corps, comme pour leur rappeler leurs
souffrances, comme pour leur reprocher d’être encore vivants, là où d’autres
étaient morts.
Leurs larmes à tous
étaient taries, non qu’ils soient devenus insensibles, mais la douleur était
devenue trop forte, prenant trop d’ascendance pour qu’ils puissent s’y laisser
empêtrer, sans quoi cela aurait été la fin, pour tous. Ils devaient continuer,
pour que ce sacrifice ne soit pas vain. Seiya seul jugea bon de
s’exprimer :
-
« Vous êtes notre dernier espoir. Elle aura encore besoin de vous, pas de
nous… » Jabu, Geki, vous n’êtes que deux idiots ! Lorsqu’elle
reviendra elle sera affectée par votre mort tout autant que par celle des
autres. J’ai lu dans son cœur, il est identique au nôtre : c’est bien du
sang qu’il charrie, et non de l’ichor…
Lorsqu’il
sentit une main se poser sur son épaule, il se retourna, le regard perdu :
-
Viens Seiya, lui intima Shiryu, il est temps à présent d’aller la délivrer.
C’est pour cela qu’ils sont morts.
Là
les pupilles vides du Pegasus Saint se dardèrent en direction de ses trois
autres compagnons qui, chacun à leur manière, l’encourageaient à aller de
l’avant. Un regard empli d’ignition, un autre de douceur, et le dernier de
froideur, et pourtant, dans leurs yeux à tous, le reflet de sa propre peine, de
son propre amour, pour eux, pour elle, pour tous ceux disparus. Il rendit alors
son encouragement au Chevalier du Dragon, avant de faire volte et de courir
précipitamment en direction du temple.
Il
n’avait qu’une envie, se hâter, pour qu’enfin tout cela cesse, toute cette
peine, tous ces maux. Candide, il ne voulait ni se retourner sur le passé, ni
songer au lendemain. Uniquement penser
au bonheur de retrouver Saori, celle à qui il n’avait même pas pu dire
merci, ce tendre merci faisant écho à sa résurrection : telle était son
état d’esprit soudain. Pour lui, seul le bonheur de ces retrouvailles comptait
à présent. Il désirait occulter la peine et le chagrin, il voulait oublier, non
pas ses amis défaits, mais juste l’affliction inhérente à leur perte. Pour ne
pas sombrer dans la folie il s’était fixé sur cet unique objectif, car ce qu’il
y aurait après, il n’avait la force d’y songer.
En
cet instant chacun était plongé dans ses réflexions personnelles, Shun se
tourmentant de n’avoir su –pu ?- agir, Ikki songeant au fait que tout cela
n’était que prémisse à quelque chose de plus grand encore… Quant à Hyoga, nul
n’aurait su dire à quoi il pouvait penser : plus les épreuves se
succédaient, plus le Sibérien devenait impassible, se fondant peu à peu dans le
carcan idéalisé du parfait Chevalier des Glaces. Mais peut-être le feu
brûlait-il encore, quelque part, sous l’épaisse banquise le recouvrant chaque
jour un peu plus ?
Shiryu,
lui, restait songeur. Son esprit était attiré par quelque chose dont il
n’aurait su définir l’ampleur. Son sixième sens était en effervescence totale
et pourtant, tout autour, plus aucune menace. Entre eux et le fanum ne se
dressait plus qu’un abîme, douloureux impact d’une confrontation titanesque.
Lorsque soudain la terrible vérité le percuta, plus douloureuse que jamais.
Seiya
était en train de traverser le cratère mortuaire lorsqu’il perçut l’appel de
son compagnon. Mais il était trop tard. Lorsqu’il se retourna une effluve
destructrice le souffla sauvagement dans les airs, avant qu’il ne retombe face
contre terre, visage en sang, totalement inconscient. Valédar avait surgit du
sol, le corps écarlate, quelque peu affaibli, mais non moins destructeur. Son
premier réflexe fut alors de leur hurler :
-
Pitoyables mortels ! Comment avez-vous pu croire un instant m’être
supérieurs. Seuls vous ne pourrez tenter quoi que ce soit. Renoncez à vos
chimères : jamais je ne vous laisserai déranger le sommeil des
dieux !
S’extrayant
alors de sa gangue de terre, il posa le regard sur chacun d’entre eux, les défiant
tour à tour, avant de pointer Shiryu du doigt.
-
Toi Chevalier. Je sens ton cœur baigné par la justice, pourtant qu’est-ce qui
te fait croire que délivrer Athéna pourrait vous être salutaire ?
-
Car elle sait que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Sans elle,
la Terre resterait livrée à elle-même, proie des dieux ambitieux.
Un
rire tonitruant traversa l’atmosphère. Valédar, malgré son visage animal,
semblait amusé de la naïveté de ces paroles :
-
Toi qui sembles le plus sage parmi tes pairs, n’as-tu pas retenu ce précepte
sacré ? « La vérité est comme la lumière, aveugle. Le mensonge, au
contraire, est un beau crépuscule qui met chaque objet en valeur »*. Je ne
connais pas votre déesse, mais j’ai connu bien des divinités. Et je peux vous
assurer que toutes se trouvent des justifications et les érigent sur un
étendard brandi fièrement par leurs guerriers fanatiques.
-
Athéna n’est pas celle que tu décris ! rétorqua le Dragon Saint, touché
dans sa foi. Si l’Humanité corrompue abrite encore en son sein quelques étoiles
d’innocence, les différents Panthéons eux aussi préservent quelques dieux
vertueux.
-
Si peu… Le monde est aveugle, et rares sont ceux qui voient. Peut-être es-tu de
ceux-là … Si tu y crois, viens t’opposer à moi.
-
Ainsi donc n’es-tu pas seulement bestialité ?
-
Je te l’ai déjà dit : le monde est aveugle et rares sont ceux qui voient.
Médite bien mes paroles… Deux de tes frères sont déjà morts sur l’autel de
leurs convictions, immolés dans leur aveuglement. Cela est univoque :
cette foi que vous mettez en avant ne vous sauvera pas plus qu’une vulgaire
excuse. Alors je n’ai rien à craindre de toi.
-
Cesse de bafouer l’honneur de ces deux braves Chevaliers ! Tu connais leur
valeur !
-
Pas plus que la tienne…
-
Shiryu du Dragon, tel est le nom de celui qui te fera ravaler tes insultes.
-
Peu m’importent vos noms. Vous finirez comme tous ceux qui sont venus ici avant
vous : l’oubli sera votre linceul d’éternité ! Ou alors
repartez !
-
Nous avons bravé trop d’épreuves pour abandonner maintenant, si près du but.
Mais puisque tu sembles renier notre foi et la mettre à égalité avec le
mensonge, tu subiras la colère du dragon !
-
Je relève ton défi. Viens à moi. Mais n’oublie pas le poids des responsabilités
que tu t’assignes : si tu échoues tes compagnons devront prendre ta relève
et souffrir à leur tour. Quant à ta déesse, elle risque fort de demeurer
endormie pour de très longs siècles encore.
A
cet instant Shiryu fit signe à ses compagnons de poursuivre sans lui. Si un
seul d’entre eux parvenait à atteindre le fanum, rien n’aurait été vain.
-
Par ici Valédar, hurla l’élève de Dohko pendant qu’il se précipitait, poing
levé, vers son adversaire. Par l’envol du dragon ! Rozan Ryû Hi Shô !
Instinctivement,
alors même que le dragon d’émeraude se précipitait ardemment sur la créature
protectrice, Shun, Ikki et Hyoga se précipitèrent vers le temple de marbre. Là
le Chevalier du Phénix attrapa Seiya, toujours inconscient, pendant que Valédar
encaissait nonchalamment l’arcane destructeur de son adversaire. Mais Shiryu ne
se départit pas pour autant et se maintint dans ses efforts. L’unique dragon
émergeant de son cosmos tentait de repousser, encore et encore, la masse
imposante de cet hybride qui, pourtant, regardait, impassible, l’attaque le
percuter.
-
Dérisoire… et vain ! lâcha-t-il, implacable.
Simultanément
les autres Chevaliers se mirent à courir plus rapidement encore, arrivant
maintenant à hauteur de l’ennemi. Et lorsque ce dernier voulut repousser d’un
simple mouvement l'assaut de Shiryu, ayant aperçu ses pairs se jouer de lui, le
dignitaire de l’armure du dragon, prompt, invoqua son cosmos en une
merveilleuse nuée de jade. S’ensuivit un déchaînement phénoménal de puissance.
En lieu et place du dragon unique vinrent bientôt se joindre à sa force
multitude de ses semblables, en une charge titanesque qui aurait pu abattre un
troupeau de bœufs. Valédar tenta de contenir l’assaut, inutilement.
Il
recula sur plusieurs mètres, laissant de larges traînées au sol. Pourtant l’arcane
ultime de l’émissaire d’Athéna ne se déroula pas comme à l’accoutumée et il se
rendit très vite compte que son offensive n’avait pas l’effet escompté. Alors
que l’attaque de son maître transperçait littéralement son ennemi, là Valédar
se faisait déchiqueter, lentement, comme si les dragons tentaient de le
traverser, mais se heurtaient à un mur indestructible sur lequel ils étaient
obligés de s’attaquer progressivement. Le torse musculeux de la créature était
en sang, une large plaie lui barrant la poitrine. Cependant, même si la douleur
se lisait en lui, il demeurait confiant, inébranlable, comme si la certitude de
sa victoire ne faisait aucun doute. Shiryu en fut profondément ébranlé.
Se pourrait-il que nous soyons dans notre tort… Serait-il réellement invincible ? Non, je n’ose y croire. Si Hadès a pu être vaincu par la force de notre foi, il en sera de même pour Valédar !
Dès
lors ce fut un déchaînement sans nul précédent qui s’abattit sur le protecteur
du sommeil des dieux. Shiryu se plongea dans sa plus pure essence pour y puiser
la force nécessaire à invoquer d’autres dragons, encore et encore, toujours
plus puissants, toujours plus agressifs et destructeurs. Son ennemi fut
submergé, bientôt percuté de toutes parts, cible vivante d’un déchaînement
irréel. Un nuage de poussières et de débris se forma tout autour du défenseur,
mais le Chevalier poursuivit son assaut, inlassablement, convoquant toute la
puissance qui était sienne.
Jetant
un regard au loin, il discerna ses compagnons sur le point d’atteindre le
perron du temple, lorsque soudain une déflagration gigantesque les percuta. La
poussière autour de Valédar sembla se dissoudre dans son aura polychrome, le
rendant visible aux yeux de tous. Hyoga, Shun et Ikki ne purent s’empêcher de
se retourner, assistant par là à un spectacle unique : l’être hybride, le
torse dévoré, contenait en ses mains toute l’énergie de Shiryu, orbe brûlante
gorgée de multiples reptiles glissant les uns sur les autres, comme emprisonnés
dans une sphère de cosmos. Là une expression terrible imprégna le visage du
suidé, une expression oscillant entre amusement et lassitude. Lorsque enfin il
hurla sa rage.
Les
cent dragons de Rozan, ployant sous la force brute de leur cible, s’en virent
soudain libérés avant d’être déviés sur ses arrières, laissant les quelques
spectateurs hagards. Une nuée des leurs arrivèrent sur Ikki par les cieux,
l’écrasant au sol et le déchirant sous leurs crocs. Il n’eut que le temps de
jeter Seiya au loin. Shun lui, dut encaisser un trait émeraude qui traversa la
terre pour le percuter avant de le propulser dans les airs, pour finalement
fondre sur lui et le ramener violemment sur le rude plancher terrestre. Quant à
Hyoga… Lui seul fut assez prompt pour parer un tant soit peu l’attaque déviée. Paume
tendue vers l’écharpe de dragons qui le prirent pour cible, il eut l'à-propos
d’ériger un mur glacé devant lui afin de se prémunir du choc. Mais ce dernier,
voile dérisoire, vola en éclats, ralentissant néanmoins la charge destructrice.
Dès lors Hyoga seul avait encore un semblant de conscience, tous les autres
étaient évanouis.
-
Je t’avais prévenu ! se justifia Valédar à l’intention de son vis-à-vis. A
présent tu ne peux en vouloir qu’à toi-même. C’est par ta faute qu’ils ont été
défaits.
Ces
paroles résonnèrent tel le glas fatal dans l’esprit de Shiryu. C’était bien lui
en effet qui avait précipité la chute de ses amis, lui encore qui demeurait
seul, debout, face à ce monstre inhumain et surdivin. Que pouvait-il donc
tenter, là où même sa toute puissance échouait ? Nulles paroles ne
pourraient faire dévier Valédar de son devoir sacré : il se refusait à
entendre raison, ils en avaient déjà eu la preuve. Il lui faudrait alors gagner
du temps, jusqu’à tant que Hyoga ou un autre trouve la force de se relever.
-
Je constate que tu demeures muet ? trancha Valédar dans une vocifération
semi-animale. Serait-ce la peur que je vois danser dans tes yeux ?
Mortelle faiblesse…
-
Cesse de jouer, jusqu’à présent tu n’as pas vraiment fait preuve de talent. Force
brutale et invulnérabilité sont ton seul apanage, mais il en faut plus pour
être un véritable guerrier. N’es-tu pas d’accord ? souffla Shiryu sur le
ton de la provocation.
-
Si tu désires jouer à ce jeu, je peux également te montrer ce dont je suis capable.
Immédiatement,
tel le sanglier en charge, Valédar se rua sur le Saint, le poing irisé. Ce
dernier eut à peine le temps de se décaler qu’un direct frôlait déjà sa tempe,
brisant une partie de son casque et son aile droite à hauteur de la tête, laissant
dès lors une fêlure orner l'élytre droite. Un éclat d’armure vint d’ailleurs
érafler son visage, traçant une fine traînée purpurine sur sa peau. Mais Shiryu
n’avait pas attendu la riposte que déjà son coude transperçait les côtes de son
adversaire. Ce dernier, pour reprendre de l’ascendant, recula promptement en un
gracieux salto présumé incertain au vue de sa masse musculaire. Pourtant, son
agilité n’avait d’égale que sa puissance, au grand damne du disciple de la
Balance qui, reprenant le corps à corps avec lui, se rendit vite compte qu’il
avait présumé d’un éventuel manquement en ce qui concernait l’hybride. Sa
technique guerrière était parfaite et, à bien y réfléchir, cela semblait
logique pour qui avait passé des siècles à s’entraîner.
Néanmoins
Shiryu ne s’avoua pas vaincu pour autant. Invoquant la colère du dragon au
contact direct de son ennemi, il crut pouvoir le repousser. Toutefois il resta
coi lorsqu’au dernier instant ce dernier para son arcane, immobilisant son bras
et le retournant en une habile clé.
-
La même attaque ne marche jamais deux fois. C’est un précepte sacré pour tout
guerrier qui se respecte. Devrais-je te le rappeler, toi qui doutais de mes
compétences ? avant de reprendre, sans même lui avoir laissé le temps de
répondre : Mais que t’a donc inculqué ta déesse ?
-
Que peu importe notre adversaire, la victoire est toujours possible si la
cause est juste !
Il
ne dut son salut qu’à une habile parade mise au point durant son entraînement
avec ses frères, quelques semaines auparavant, sur les sommets himalayens.
Précipitant sa tête en arrière pour tenter de se dégager de l’étreinte de la
bête, il percuta dans un bruit mat le faciès de son opposant qui, sous la
douleur, affaiblit sa prise. Enfin, pour reprendre de la distance, il déploya
ses ailes tranchantes qui eurent tôt fait d’entailler profondément les épaules
de son implacable ennemi, lui arrachant un horrible beuglement animal. Là
Shiryu se campa fermement sur ses jambes : le regard de Valédar le
transperça telle l'inexorable promesse que l’assaut à venir serait l’ultime. Et
sa réponse vint sans attendre.
Nulle
précipitation, nulle férocité n’anima son adversaire : seule la soif d’en
finir. Le Chevalier n’eut pas même le temps d’esquisser un geste que déjà le
protecteur se tenait face à lui, à quelques millimètres à peine, l’absorbant
dans son ombre. Lorsqu’il releva la tête et croisa son regard, une seule phrase
jaillit de ses lèvres :
-
Ils se relèveront, et te vaincront.
-
J’en doute fort. Par contre toi… Voyons si ta foi est aussi inaltérable que tu
le prétends !
Une
douleur atroce transperça Shiryu, l’emportant aussitôt dans l’inconscience. Le
poing de son adversaire avait traversé son plastron pour venir se ficher dans
ses entrailles. Il tenait son cœur battant. Et là il murmura :
-
Sois honoré du présent que je t’accorde. Seuls ceux que je juge dignes en sont
les légataires. Tu subiras mon éternité, mais garderas ta personnalité. Et
voyons si tu demeures encore fervent aveugle… Puisse la sagesse t’ouvrir les
yeux.
L’aura
irisée de Valédar se résorba soudain pour se diriger, via son bras, dans la
cage thoracique du Saint transpercé. Le flot cosmique l’emplit alors, par
vagues régulières, encore et encore, jusqu’à tant que l’être hybride en soit
presque dénué et que Shiryu en soit recouvert. Et là, tel un retour en arrière,
le flux d’énergie devint proie au reflux. L’aura regagna son propriétaire, qui
ressortit brutalement son avant bras du corps de son rival. La plaie au cœur du
Chevalier semblait s’être refermée…
Ce
dernier ouvrit brusquement les yeux, hagard. Son réflexe premier fut de prendre
une grande inspiration, puis il s’écroula au sol, heurté au plus profond de
lui-même. Pourtant cela ne dura qu’un instant, infime, avant qu’il ne se
redresse et toise son opposant. Hyoga, à semi-conscient, assistait à la scène.
Lui seul saura que les mots tentant de retranscrire l’état dans lequel se
trouvait son compagnons seraient vains. Cependant la certitude profonde qui
l’étreignait était que le Chevalier du Dragon n’était plus lui-même. Une
majesté toute puissante émanait de son être. Son cosmos avait mué, non pas au
profit d’une plus ample vigueur, mais d’une profondeur insondable qui dépassait
l’entendement humain.
-
Alors Chevalier, maintenant que ton âme a traversé l’éternité, que penses-tu de
la justesse de ta cause ? demanda Valédar à son opposant.
-
Il est vrai que j’ai eu le temps d’y méditer, des millénaires tout entier… Las,
je suis si las. J’ai cru sombrer dans la folie, dans l’oubli… J’en ai même
oublié vos visages, mes compagnons…
Des
larmes se dessinèrent sur ses joues creusées par l’émotion, tandis qu’il laissa
vagabonder son regard morne sur les corps inanimés de ses pairs.
-
Pourtant… Il y a des choses qui m’ont permises de survivre. Les sentiments, à
la fois maux et remèdes. Shunreï, la seule dont le souvenir ne s’est estompé.
Et cette discussion avec Rhéa, les interrogations qu’elle m’a suscitée, quant
au fardeau de l’immortalité. Maintenant je sais… je connais cette douleur.
-
Dès lors tu comprends qu’avec mon vécu je ne fasse aucune différence entre
votre cause et celle d’autrui. La foi est éphémère, moi qui n’ai ni dieu ni loi
suis le plus à même de le savoir.
-
Je te comprend en effet. Tu as toujours été seul, confronté à cette confiance
aveugle qui t’étais inconnue. Car tu n’as jamais combattu sous une noble
bannière.
-
J’ai été crée pour servir de protecteur au sommeil des dieux. Nulle foi ne
pourra donc jamais m’habiter.
-
Alors je te plains. Vois-tu le supplice que tu m’as fait endurer était en
vérité don, car le meilleur ne ressort que du pire. Tu m’auras donné
l’opportunité de trouver le moyen de te vaincre. A présent je sais comment te
défaire !
-
Co… comment ? cracha Valédar, ébranlé pour la première fois.
-
J’ai cherché ce qui te différencie des dieux, ce qui te rend, dans une certaine
mesure, supérieur à eux. Maintenant je sais qu’en vérité tu n’es rien, tu nous
es inférieur, inférieur même à la vermine qui grouille dans la fange.
-
Impudent ! hurla-t-il tout en assénant une magistrale gifle au Chevalier.
Ce
dernier ne cilla même pas, continuant de regarder son adversaire avant
d’asséner, inflexible :
-
Tu connais la vérité, ne te mens pas à toi-même.
-
Ainsi donc ta ferveur en Athéna t’aura conduit à la démence…
-
A la sagesse ! rectifia instamment Shiryu tandis qu’il attrapa son
adversaire et le bloqua en son emprise.
Immédiatement
un souffle de jade s’exhala, plus puissant que jamais, de son corps meurtri. Un
noble dragon tournoya autour des deux ennemis. Un engrenage fatal venait de
débuter. Valédar tenta de s’extraire de la gangue immatérielle que son
adversaire avait crée autour d’eux, peine perdue. Malgré son pouvoir illimité,
l’étreinte du dragon était irrévocable, létale.
-
Tu n’oseras pas faire ça. Tu ne le peux ! C’est folie, folie pure…
-
Ne confond pas folie et ferveur !
-
Je n’ose concevoir qu’un homme puisse donner ainsi sa vie alors qu’il a connu
l’illumination.
-
Ton arcane m’a permis de m’élever oui, et je t’en remercie. Bonne est l’action
qui n’amène aucun regret et dont le fruit est accueilli avec joie et sérénité.
Mourir pour mes croyances est donc une bonne action.
Et
pour la première fois depuis le début de leur duel, Valédar sembla douter de ce
qu’était sa mission, de ce qu’était sa propre nature, puisqu’il avait été crée
uniquement pour protéger les dieux endormis. C’est ainsi que d’une voix sereine
il avoua au Chevalier, tandis que l’ultime dragon prenait son envol en un
souffle destructeur et sans plus aucun échappatoire.
-
J’appelle sage celui qui, tout innocent qu’il est, supporte les injures et les
coups avec une patience égale à sa force. Pour la première fois de mon
existence, je dois m’incliner devant plus sage que moi.
-
Je suppose que mon récent changement n’est pas sans rapport avec le tien… Ta
sagesse est donc égale à la mienne en cet instant. Tu sais, j’ai dû affronter
et tuer bien des hommes, j’ai même défié des dieux, mais jamais encore je
n’avais eu en face de moi de créature telle que toi.
-
De celui qui dans la bataille a vaincu mille milliers d’hommes et de celui qui
s’est vaincu lui-même, c’est le dernier qui est le plus grand vainqueur. Ainsi
tu as gagné, même si je dois continuer à accomplir ce pourquoi j’existe. Car tu
le sais, je renaîtrai. Et crois-tu qu’eux auront ta sagesse ?…
-
J’ai confiance…
Un
dernier sourire illumina son visage. En cet instant une étoile filante,
évanescent guerrier, traversait l’espace, se consumant en de doux adieux. Le
Dragon s’était élevé une ultime fois, embrassant l’empyrée, s’élançant au-delà
même. En son étreinte un autre être mythique, Valédar, Il ne survivrait pas à
Shiryu, avec lui il se perdrait, ce qu’il était mourrait, dans un cycle de
perpétuelle impermanence. Et l’écho de son dernier raisonnement traversa
l’univers pour résonner dans l’esprit dolent de qui en était à l’écoute.
« Celui-là n’est pas mort, quand sa pensée, avec
toute sa force et sa sagesse, demeure vivante auprès des vivants. »
Rhéa,
spectatrice passive et pourtant, ô combien affectée !, transcenda sa peine
pour se fondre dans son observation muette.
Valédar, dans ton orgueil tu as précipité ta chute… La Sagesse, cette force calme et sereine qui t’aura ouvert l’esprit et élevé au-delà de ta condition… Elle t’aura bien eu. Et pourtant… Force calme et sereine n’est pas Tempérance. D’autres forces s’élèvent tout autour de toi. La Fin tu entrevis, mais la n’est pas ton Destin, non-humain. Le vôtre non plus, mes enfants…
Une
unique larme, gemme fuyarde, glissa sur le sol marbré du temple. Lorsqu’elle
s’écrasa à terre, ne resta plus que l’écho lointain de pas décidés qui,
désespérément, se hâtaient.
Là
l’antique Titanide releva la tête, laissant distinguer son regard si
intensément vert. Baignées d’eau, ses pupilles ressemblaient à un océan de
tristesse. Et pourtant, tout au fond, l’éclat fugitif d’un sentiment
inaltérable : l’Espoir…
Et cet espoir, il en faudrait, car à l’instant même où Hyoga parvint à se camper sur ses jambes, une comète iridescente fendit les cieux et s’écrasa à quelques mètres de sa position, à mi-chemin entre le fanum et lui. Là un être méconnaissable, consumé et à demi-disloqué, gisait à terre, anéanti.
Puis l’inconcevable se produisit. Luisante d’un faible cosmos le débris putréfié se plongea dans son aura telle la larve en son cocon soyeux. Emanant de lui une fadeur lumineuse qui, bien vite, se transforma en un extrême chatoiement qui aveugla le Saint du Cygne. Et lorsque enfin il cru pouvoir discerner le cadavre mortifié, il resta muet de stupeur. Devant lui se dressait, fier et orgueilleux :
- Valédar le destructeur ! Renonce ou meure !
* Albert Camus